La courbe de la civilisation mondiale nous indique qu’elle vient d’atteindre un « point d’inflexion » qui annonce l’avènement d’un nouvel ordre.

Ce livre est écrit à une époque cruciale de l’histoire de l’islam, une situation sans précédent. Une crise généralisée mais qui porte paradoxalement en elle un espoir. En effet, comme toute crise, elle est favorable à une réforme, un renouvellement et un changement positifs. L’histoire nous enseigne que la trajectoire des grandes civilisations et religions n’est jamais constante ; son allure est généralement sinusoïdale, faite de pics et de creux. Quand le pic atteint son maximum, il annonce le creux. Et le creux, une fois à son minimum, prépare l’élan pour un nouveau pic. Il s’agit tout simplement d’une histoire du déclin et de l’apogée. Exactement comme dans la vie d’une personne, il y a des hauts et des bas. Aucune situation n’est éternelle. Comme le formulent bien les soufis, sages de l’islam, la pérennité absolue d’un état est impossible (dawâm al-hâl min al-muhâl). La crise actuelle est d’autant plus paroxystique que l’histoire humaine tout entière traverse une grande zone de turbulences, un bouleversement mondial vertigineux. La courbe de la civilisation mondiale nous indique qu’elle vient d’atteindre un « point d’inflexion » qui annonce l’avènement d’un nouvel ordre. C’est dans cette histoire planétaire que s’inscrit la crise du monde musulman, tant aux niveaux religieux que profane.
Tous les systèmes structurels, organisationnels ou idéologiques, nous les voyons devant nos yeux s’écrouler, se métamorphoser ou s’inverser et se convertir en leurs opposés. Ceux qui essaient de résister se brisent sur le rocher d’une histoire qui nous apparaît efficiente et inflexible, devant laquelle l’humanité est presque démunie. Une humanité qui, depuis un moment, a perdu le contrôle de ce qu’elle-même a créé de ses propres mains. Elle en est devenue le sujet, pour ne pas dire l’esclave.
Notre situation historique s’appelle la « mondialisation ». Elle se caractérise principalement par une technologie, une technique et une technicité qui dictent leurs normes jusqu’aux valeurs esthétiques, arraisonnent notre monde et nous empêchent de le penser. Elles ont contribué considérablement à perturber nos schèmes mentaux, quant à notre perception du temps et de l’espace.
Le début du siècle dernier était celui de l’érection et la multiplication des frontières, idéologiques et physiques ; aujourd’hui nous constatons un mouvement mondial inverse. Les continents politiques, culturels et même mentaux se déplacent selon une tectonique qui conduit vers la constitution d’un bloc soudé pour unir l’humanité sur un même territoire. Les frontières, nous les voyons peu à peu disparaître les unes après les autres. L’Etat-nation, comme grande invention de la modernité, est en train de céder la place aux nouveaux empires, aux grandes coalitions politiques supranationales. D’autres configurations se préparent, celles de nouvelles/anciennes coalitions culturelles et religieuses, ignorant les territoires et les systèmes politiques, qui les ont occultées le long des deux siècles derniers.
La sophistication de l’informatique, le développement des modes de communication, la prolifération des mass media et l’invention de moyens de transport de plus en plus rapides nous font entrer dans une histoire accélérée et une géographie rétrécie. Un droit international favorable à la circulation des biens et des personnes consolide un phénomène déjà mondialisé, celui du nomadisme, avec des flux migratoires qui se font selon une logique d’osmose qui évolue vers un équilibre mondial au niveau de la concentration démographique et économique. Ces mouvements migratoires, provoquant un enchevêtrement et une interpénétration rapides des cultures et des traditions, peuvent conduire à des situations auxquelles les esprits ne sont pas totalement préparés, d’où le risque de malentendus, voire de conflits au sein d’une même société. Les pays du Sud sont particulièrement concernés par cette nouvelle donne.
Cette nouvelle cinétique de l’histoire exige de nous une souplesse d’esprit, un grand recul par rapport aux anciennes idéologies, généralement fermées sur elles-mêmes, et qui empêchent de voir le nouveau monde tel qu’il est. Il faut alors changer de paradigme de lecture pour saisir notre nouveau monde. Un paradigme qui doit inscrire, entre autres, la nouvelle perception du temps et de l’espace.
La mutation est également un des mots-clés de notre situation actuelle. Le corps mondial passe par une phase des plus délicates, celle qui caractérise tout organisme vivant, et qui est justement la phase de sa mutation, laquelle est un moment de grande vulnérabilité. Tout incident, même insignifiant en apparence, peut déclencher un embrasement de tout le système, tellement ses éléments sont désormais imbriqués. Aussi la complexité est-elle une autre caractéristique de notre monde, une complexité croissante. Or la complexité est un facteur de fragilité, ou plutôt la fragilité est inhérente à la complexité, elle y est proportionnelle. Il faut en être conscient si l’on veut réussir un devenir sans grandes pertes. Pour cela, l’humanité tout entière doit être unie, contre ses propres menaces, dans sa diversité, et réussir la transition par laquelle elle passe, en protégeant et défendant son intérêt indiscutablement commun : une paix juste et une prospérité pour tout le monde, grâce à une richesse équitablement répartie et une démocratie pour tous les peuples. Voilà des valeurs éthiques communes, entre autres, qui doivent mobiliser la conscience humaine au-delà des forteresses religieuses, culturelles et métaphysiques ou philosophiques.
Quel rôle peut jouer la religion en ce moment historique crucial, et doit-elle en avoir un ? Importante et grave question. […]
L’Unicité de Dieu. Des Noms et Attributs divins (opuscule 1/10), éditions Bayane, Saint-Denis, 2006. p7 à 10
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