L’INTERPRÉTATION DU SACRÉ N’EST PAS SACRÉE

L’islam n’est pas la religion d’un peuple, nous l’avons vu. Il n’est pas non plus une religion d’Église.
Le fait que le Livre soit la seule autorité religieuse conduit à émanciper l’individu de la logique d’une institution religieuse qui prétendrait seule détenir l’interprétation infaillible des textes. Bien qu’il soit né avant la Réforme, qui constitue un moment inaugural de la modernité et dont l’autonomie du croyant par rapport à l’Église est l’aspect le plus marquant, c’est dans ce même esprit que s’inscrit l’islam. Il n’y a donc que le texte qui s’impose à la pensée et à l’agir musulmans.

Cependant, le travail sur le sens du texte doit se limiter à chercher et à comprendre les signes de Dieu. L’accès au sens ontologique (ta’wîl) de Dieu est condamné à rester une entreprise inachevée, même pour le plus érudit. En effet, il ne peut s’agir que d’une herméneutique de la trace, avec la conscience qu’il y aura toujours une marge sémiologique et sémantique entre la parole divine intérieure (al- kalâm an- nafsî) – l’intention de Dieu – et la parole exprimée en langue arabe à partir d’un écrit.

Par conséquent, l’intention du texte n’est pas forcément celle de son auteur, et l’interprétation, quelle que soit sa pertinence, ne peut rendre compte intégralement du vouloir ni de la « pensée » de Dieu. Il est clair que les paroles de Dieu sont tellement infinies qu’elles ne peuvent toutes être contenues dans le Coran1. Tout cela appelle le croyant à l’humilité intellectuelle. En effet, les fanatismes et intégrismes religieux trouvent leurs racines dans cette idée simpliste que l’on pourrait sonder l’intention de Dieu en se limitant dévotement, voire bêtement, à prendre un texte au pied de la lettre. L’interprétation du texte n’est pas le texte, et, de ce fait, l’interprétation du sacré n’est pas sacrée. Ce fut une évidence tout au long du Moyen Âge, l’âge d’or de l’islam.

Cette séparation entre le texte et son interprétation explique un certain degré de tolérance qui a existé par le passé entre les différentes doctrines théologiques, juridiques et mystiques de l’islam. Elles ne se sont pas constituées comme des Églises, des religions à part, mais comme des ordres, des écoles et des courants au sein d’une même religion. Certes, il y a eu des tensions, voire des violences, mais, globalement, l’histoire musulmane n’a pas connu, du moins avec la même acuité, de « guerres de religion » internes semblables à celles qui ont déchiré le christianisme entre catholiques et protestants en Europe avant que la sécularisation n’apporte un certain apaisement, notamment avec Vatican II.

Les motifs des guerres qui ont opposé les musulmans entre eux – et elles furent nombreuses – étaient essentiellement politiques ; et, lorsqu’ils étaient théologico- politiques, ce n’était pas dans le sens où il s’agissait de convertir les opposants à une quelconque doctrine du Salut.

1. Coran (18:109) ; (31:27).

Ce que vous ne savez pas sur l’islam – Tareq Oubrou – Edition FAYARD 2016 – P34-3

Footer

bonne lecture

about me
ante. leo Curabitur dolor. ipsum eget