“On ne lit pas le Coran comme on consulte une notice”

Voici une affirmation qui rassure autant qu’elle surprend. Elle ne choquera que ceux qui pensent que la foi exige une soumission inconditionnelle aux enseignements du Coran, sans recul ni examen. Cette idée se heurte au Coran lui-même, qui reconnaît l’ambivalence d’une partie de ses enseignements. Une ambivalence volontaire et revendiquée[1]. C’est pour cette raison qu’à plusieurs reprises le Coran appelle à la réflexion (at-tafakur) et à user de sa raison (‘aql), il n’est pas un algorithme informatique qu’il suffit de consulter pour y trouver passivement une réponse. On ne lit pas le Coran comme on consulte une notice.
C’est pourquoi on peut y trouver des passages en apparence contradictoires et même réellement radicalement opposés. La raison de ces paradoxes se trouve dans la nature même du texte coranique qui n’est pas théorique. Car si le Coran est d’origine transcendante, néanmoins son expression et sa révélation ne sont pas isolées de l’histoire humaine, qui est par essence contradictoire, inattendue et provisoire. Il n’a pas été reçu par Mahomet en bloc, mais lui a été révélé par fragments au cours de vingt-trois années, en fonction des circonstances et dans une réalité évolutive, parfois paradoxale, s’adressant à des groupes et à des individus différents dans des situations parfois contradictoires. Le contexte de La Mecque n’est pas celui de Médine ; le contexte de paix n’est pas celui d’un conflit armé ; certains enseignements concernent tous les musulmans quelle que soit leur époque, d’autres sont réservés à la seule personne du Prophète et à sa famille, d’autres ne sont destinés qu’aux musulmans du « moment coranique[2] », etc.
De plus, le Coran ne parle pas de lui-même, il est muet tant que les gens ne s’emparent pas de sa parole, par conséquent, ceux-ci doivent en assumer l’interprétation. Sa sacralité ne concerne que son origine divine, non pas sa compréhension humaine ni sa mise en pratique. L’interprétation du sacré n’est pas sacrée. Ce qui n’exclut pas un minimum de consensus omnium sur le sens d’un ensemble d’enseignements. Ils ne sont pas nombreux.
Et en tant qu’adepte d’une religion du Livre, le musulman doit commencer par réconcilier la raison avec la révélation. Réconcilier les lumières intérieures avec les lumières de la Transcendance. C’est un point théologique de départ essentiel.
En effet, tout au long de l’histoire de l’islam, c’est le commentaire qui a toujours fait autorité sur les musulmans et non pas le texte coranique en tant que tel. Car c’est le commentaire qui sauve les textes, leur esprit.
Il réactualise leur sens en fonction des époques. Cela demande une implication de l’intelligence au sein de la foi devenant alors une foi éclairée qui fait sortir d’un fidéisme béat, néfaste même pour la religion.
1. « C’est Lui qui t’a révélé un Livre qui contient des passages clairs, d’autres ambivalents […] », Coran (3, 7).
2. Il s’agit d’un concept sur lequel nous reviendrons souvent. Il fait appel à plusieurs disciplines : théologique, linguistique, anthropologique, etc. Il suppose surtout beaucoup d’imagination créative pour pouvoir accéder aux significations coraniques.
Appel à la réconciliation : Foi musulmane et valeurs de la République française – Tareq Oubrou – Édition Tribune Libre Plon 2019 – p23 à 25
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