Tareq Oubrou : « L’islam catalyse la crise du modèle républicain »

Grand imam de Bordeaux, Tareq Oubrou est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages. Dans son dernier essai, Appel à la réconciliation*, il esquisse le chemin d’une intégration de l’islam dans la société française en prônant une assimilation des musulmans aux valeurs de la République.

© Éditions Plon

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Votre Appel à la réconciliation est presque exclusivement adressé aux musulmans. Est-ce à dire que la réconciliation ne tient qu’à eux ?

Tareq Oubrou : La question qui m’intéresse ici est d’abord de me demander, en tant que musulman : quelle est ma part de responsabilité dans l’islamophobie actuelle ? En la matière, le Coran dit aux croyants que s’ils sont dans le pétrin, c’est d’abord de leur faute, même si ce n’est que pour une part très minoritaire. À partir de là, il revient à chacun d’œuvrer pour y remédier selon ses moyens ; ma part est donc, en tant qu’imam, d’aborder le sujet sur le plan théologique. Je consacre plusieurs pages aux promesses non tenues de la République, mais mon propos n’est pas de dire qu’il faut combattre l’islamophobie, car ce n’est pas le rôle de l’institution religieuse de s’ériger en syndicat. Je ne suis pas l’avocat des musulmans. Nous avons pour cela des partis politiques et des associations, et il est souhaitable que les musulmans les investissent.

Vous dites aussi aux fidèles que cette réconciliation leur incombe, car « c’est aux nouveaux venus de s’adapter à la France et à la République, et pas le contraire »

Cela fait mal, mais ça fait réfléchir ! Je souhaite simplement dire aux fidèles que s’ils veulent être religieux, ils ne doivent pas s’accrocher de façon obsessionnelle aux symboles visibles. Mettre un foulard ou une gandoura et insulter tout le monde, en quoi est-ce être musulman ? La foi véritable se joue dans l’invisible, c’est-à-dire dans les piliers que sont le jeûne, les prières, ou la croyance en l’unicité. Je ne veux pas que la religion soit confisquée par des logiques identitaires. Malheureusement, les deuxième et troisième générations d’immigrés ont développé une psychologie de vulnérabilité et de frustration… Il faut donc remettre de l’ordre et revenir à l’essentiel, aux piliers de la foi. Je parle donc de religiosité ici et maintenant en proposant des réflexions théologiques sur toutes les questions brûlantes du moment, comme l’antisémitisme ou la mécréance.

Vous qualifiez d’« ineptie » la croyance des littéralistes convaincus qu’il suffit de lire le Coran pour comprendre l’islam. Mais comment relativiser un texte qui n’est autre que la parole de Dieu ?

L’islam est une religion du Livre, donc du commentaire. Mais le livre ne parle pas de lui-même et ce n’est pas parce qu’il vient de Dieu que celui-ci ne demande pas l’usage de la raison pour le lire. Le Coran est seulement une traduction de la pensée divine en langue arabe : il vient de Dieu, mais il n’est pas Dieu. Il renferme le signe de Dieu, sa trace. Il faut donc distinguer l’intention du texte de celle de l’auteur. Il faut aussi relever que tout n’est pas religieux dans le Coran. La dimension historique est même capitale, puisque la révélation s’est étalée sur vingt-trois années. Le Coran parle à l’humanité depuis une coupe historique et anthropologique particulière que le commentateur doit prendre en compte pour établir une cinétique du texte.

Il y a ainsi plusieurs vibrations dans le Coran ; par exemple, la valeur de justice est principielle, et on doit partir de celle-ci pour aboutir à une définition légale de la justice dans le contexte où l’on se situe. En islam, cette archéologie se fait depuis le Moyen Âge à travers les milliers de lectures théologiques des savants. Si les dogmes sont simples, l’exposé doit prendre en compte cette épistémologie. Ainsi, l’unicité de Dieu est un principe absolu, mais les musulmans ont intégré la philosophie grecque pour interpréter cette notion selon certains contextes. L’enjeu actuel est de faire le tri dans tout cela et de trouver ce qui, dans ce corpus, peut nous aider à adapter les grands principes à la France d’aujourd’hui. La mentalité républicaine m’impose cette réflexion herméneutique.

Pourquoi appelez-vous à une pratique plus discrète de l’islam en France ?

Une religion doit s’enraciner dans une réalité. En France, on ne doit pas venir avec tous ses bagages ; il est nécessaire de faire le tri, car nous sommes dans une république assimilationniste. Les musulmans doivent être les premiers à être attentifs à cette situation en assumant leur part de responsabilité : ils doivent s’assimiler dans la République et s’intégrer dans les valeurs et l’histoire françaises. Si la République permet, en principe, la liberté des cultes, la société française est en réalité laïcisée au point d’être heurtée par toute manifestation du religieux. Pour répondre à la crise actuelle, il faut donc répondre à la question de cette visibilité religieuse, qui mêle aussi de l’identitaire. Moi, je dis aux musulmans : « Vous avez le droit de vous habiller comme vous voulez, mais attention, la République est en crise et se radicalise. Avec l’extrême-droitisation de la politique, le législateur risque de durcir la loi. Il nous faut donc éviter de le crisper et, pour cela, nous devons négocier et faire des compromis. »

Comment expliquez-vous que cette crise du modèle républicain soit à ce point focalisée sur l’islam ?

L’islam est un catalyseur de cette crise : il est venu poser avec insouciance, parfois même avec inconscience, la question de la sécularisation. Beaucoup de musulmans subissent l’identité musulmane et se mettent à défendre quelque chose qu’ils ne connaissent pas forcément. En face, d’autres procèdent à une confusion dans laquelle de nombreux problèmes sont simplifiés en étant mis sous la bannière de l’islam. J’ai donc choisi le mot de « réconciliation » parce que c’est le mot clé dans une société divisée, caractérisée par un phénomène de fragilisation des postures et de radicalisation. Les Français découvrent à l’intérieur de leur société la présence de l’islam et beaucoup le vivent comme une violence symbolique, puisqu’ils n’ont pas été familiarisés avec cette configuration sociologique. En même temps, ce moment est très passionnant pour le théoricien que je suis, car l’enjeu est de repenser l’universalisme de l’islam : comment, à partir de notre réalité paradoxale française, un théologien peut-il produire un discours religieux sur Dieu, la société, l’homme ?

Vous attaquez frontalement la foi ostentatoire et arrogante des nouveaux convertis extrémistes. Pensez-vous que votre discours puisse toucher ces rigoristes ?

L’islam de France et notre communauté musulmane sont très jeunes, et la jeunesse est caractérisée par l’inexpérimentation. Je suis, moi aussi, passé par cette étape et je sais très bien ce que pense un jeune qui croit que tout est dans le Coran. Avec le temps, je me suis fait violence et j’ai tenté de penser contre moi-même. Aujourd’hui, il y a des jeunes qui resteront imperméables à ce discours, et je sais qu’il n’y a que le temps qui les guérira. Je dis donc ce que j’ai à dire sans me faire d’illusions : si, à leur âge, un savant était venu me tenir de tels propos, je ne les aurais moi-même pas entendus. Mais je sais aussi que des jeunes qui m’insultaient il y a quinze ans viennent aujourd’hui me remercier. Il faut simplement qu’une doctrine soit là, en attendant, pour réparer les dégâts le jour venu.

Quelles institutions seraient les plus adaptées pour structurer l’islam en France ?

Nous avons besoin d’une doctrine musulmane en Occident. Ce travail doit donc être fait et, à mon niveau, transformer les imams à travers ce produit théologique qu’est mon livre est déjà un aboutissement. Mais nous avons aussi besoin d’institutions purement religieuses, à l’image de la Conférence des évêques de France, qui prendrait place à côté du Conseil français du culte musulman (CFCM) dont la fonction est seulement de gérer le culte. Il faut que des imams et des docteurs aient une parole théologique au sein de la République. J’ai lancé des initiatives pour les réunir, mais ce n’est pas une tâche facile, tant il existe des écoles différentes. Il faut que nous parvenions à nous rassembler autour d’une charte commune dans laquelle chacun puisse se reconnaître.

(*) Appel à la réconciliation. Foi musulmane et valeurs de la République française, Tareq Oubrou (Plon, mai 2019)

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