Une histoire du progrès – Part.1

Une histoire du progrès.

Pour les grecs l’avenir n’était pas déterminant. Quand Hérodote, Thucydide et Polybe ont relaté les évènements historiques de leur époque, ils n’ont pas permis aux philosophes d’en déduire chez eux l’existence d’une quelconque philosophie de l’histoire. Ils ne faisaient donc pas l’histoire dans la pensée que tout ce qui s’était jusqu’alors produit n’accomplirait son sens que dans l’avenir.
Les événements futurs seraient soumis aux mêmes lois que ceux qui les précèdent, parce que la nature des hommes reste essentiellement la même et que « c’est la nature de toutes choses que d’apparaître et de disparaître » (Thucydide) et donc ne pensaient aucune histoire du monde pourvue d’un sens. C’est peutêtre là leur philosophie de l’Histoire. Ce sont les Pères de l’Eglise qui développèrent une vision linéaire de l’Histoire à partir de la prophétie juive et de l’eschatologie chrétienne, selon une théologie de l’Histoire qui s’étend de la Création jusqu’à la rédemption et au Jugement dernier. C’est Saint Augustin, pour être plus juste, qui fût le fondateur de cette théologie de l’histoire en rompant radicalement avec la théorie classique d’un retour cyclique, parce que le christ est mort une fois, pour toutes, pour les péchés des hommes, ressuscité d’entre les morts, il ne meurt plus. Il y a là pour le christianisme une efficience linéaire de l’histoire qui a abouti à ce but ultime. Saint Augustin baptisa ainsi la droite doctrine qui mène à un but dans l’avenir, tandis que « les mauvais se meuvent en rond », dit-il signifiant les grecs, païens.
Le cercle d’après les Anciens présente le seul mouvement parfait, car clos sur lui-même et sans fin, alors que la croix pour les chrétiens est le symbole de la vie dont le sens parvient à son accomplissement en atteignant un but. Que ce soit pour un Nietzsche ou un Kierkegaard, le christianisme et le paganisme -la croix et le cercle- en ce domaine restent inconciliables. Jamais la foi chrétienne en la Création ne peut s’accorder avec la théorie antique de l’éternité du monde, le cycle avec l’eschaton, et la reconnaissance païenne du fatum avec le devoir d’espérance chrétienne. L’Homme moderne, « postchrétien », pour sortir du christianisme, imagina une philosophie de l’Histoire qui sécularisa le principe théologique de l’histoire du Salut en conservant la linéarité de l’Histoire mais dans un accomplissement terrestre de son sens.

C’est le souhait révolutionnaire de réaliser le « Royaume de Dieu », qui a fini par être le point décisif et l’origine de toute culture du progrès et le début de l’Histoire moderne. La confiance chrétienne en un accomplissement eschatologique futur a fini par se perdre dans cette inertie de l’Histoire pour la conscience moderne, laquelle a gardé d’une manière positive et sécularisée la vision de l’avenir en tant que tel. L’attente de la Cité de Dieu fut remplacée par l’action pour réaliser une société parfaite. Au fond, cette philosophie du progrès radicalement profane a continué l’inertie du pro cursus d’Augustin en passant par le « progrès hégélien », dans la conscience de la liberté, jusqu’à l’attente, chez Marx, d’un royaume terrestre de la liberté. En ce domaine l’homme moderne est resté positivement plus chrétien que grec, malgré la tentative Nietzschéenne avec son « éternel retour du même ».
La thèse de Darwin qui se résume, au risque de la caricaturer, à une sélection naturelle en fonction de l’environnement qui en variant sélectionne les meilleurs et fait disparaître ceux qui sont inaptes à s’adapter, une évolution procédant du hasard et de la nécessité. Cette vision, elle-même, est venue dans un climat et un environnement favorables de l’histoire des idées et qui renforça le paradigme occidental du progrès. Dès son apparition, elle séduisit totalement Marx qui écrivit à Engels faisant remarquer que le livre l’origine des espèces contient les principes d’histoire naturelle adaptés à leurs vues. Bien qu’elle se veut scientifique se limitant à la stricte observation, la théorie darwinienne, fût marquée par les doctrines de Malthus, Adam Smith et Ricardo et par les conditions économiques et politiques de l’époque victorienne.  Le modèle darwinien fut une traduction, sur un plan biologique, de la situation sociologique du début de l’ère industrielle. Une sorte d’utilitarisme biologique conforme à l’idéologie régnante, selon Ludwig VON BERTALANFFY.

Ainsi l’évolution naturelle rejoignit le camp du progrès culturel. Cette vision linéaire du devenir (culturel et biologique) humain aura un impact décisif sur la pensée occidentale et toute préoccupation touchant au pourquoi de l’Histoire et son sens. Bref, la perspective téléologique chrétienne de l’Histoire a donc appelé une autre, celle d’une philosophie de l’Histoire ayant la prétention de savoir le plan du salut et qu’à son point extrême il en a résulté la prétention de savoir ce qui advient dans l’Histoire et de connaître son ordre, de la même manière que la science connaît, de son côté, ce qui advient dans la Nature ; et comment à partir d’un tel savoir, planifier et faire deviennent possibles.
La vision de l’Histoire comme progrès s’exprimant dans le développement de sa positivité aussi loin qu’il est possible, consiste à imaginer un monde à venir qui s’annonce au présent, une vision d’un avenir légitimant le présent, par delà toute clôture morale.

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– Stephen Jay Gould, Darwin et les grandes énigmes de la vie, p24.1957. Edition Pygmalion/Gérard Watelet, pour la traduction française (collection point Science)

– Jacques Ruffié, de la biologie à la culture, p.46. Flammarion. 1976

– Comme la démontré K. Lôwith dans le livre histoire et salut, sous titré par les présupposés théologiques de la philosophie de l’histoire. Ce livre constitue en quelque sorte l’application du « théorème de la sécularisation » énoncé par Karl Schmitt.

– Voir l’article de jean Arcady Meyer, Agnés Guillot.

– Robotique évolutionniste. POUR LA SCIENCE n°284 Juin 2001.

– Paul Feyerabend. Contre la méthode. Chapitre 19. 1979, Edition du Seuil, pour la traduction française

– Voir le chapitre -11, les mêmes, nouveaux réplicateurs (in Richard Dawkins. Le gène égoïste) Ils sont l’équivalent des gènes, au niveau de la culture. Les gènes sont transmis biologiquement, les mèmes culturellement. Les deux sont en liens, et il y a possibilité d’action des mèmes sur la modification des gènes.

– Philippe Liotard, Le corps humanimal de mutant asexués,

– p.40, article in Science de l’homme et société, n°73, Décembre 2004 Janvier 2005.

– Mais ou sont passé les genres ? de Nancy Midol in op. cit.

– Friedrich Wilhelm Schelling. Introduction à la philosophie de la mythologie. 1998. Gallimard

– Fabio Lorenzi-Cioldi. Individus dominants et groupes dominés, images masculines et féminines. 1988. Presse universitaire de Grenoble.

– John Rawls. Théorie de la justice. P. 132 -133, Edition Seuil (Collection Point).

– Doreen Kimura, Cerveau d’homme, cerveau de femme ? p.14. 2001. Edition Odile Jacob

– P.Bourdieu. La domination masculine. P.98. 2000. Seuil. Ibid.p 100.

– Sylviane Agacinski. Politique des sexes, précédée de mise au point sur la mixité. P. 116. Seuil. 2001.

– Pierre Bourdieu. Op. cit. p. 123.

– Yves Christen, L’égalité des sexes (L’un n’est pas l’autre), p.123. 1987. Edition du Rocher.

 

L’égalitarisme féministe et l’évolution. Entre le progrès et le déclin, en l’absence d’une philosophie des limites.

Tareq Oubrou, revue Actualis, Islam et société, n°4- 2005

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