Avec cette croyance, comment voulez-vous qu’un musulman soit en réconciliation existentielle avec une « société-monde » plus que jamais pluriconvictionnelle ?

Toute la question s’articule autour de trois notions : naître, être ou devenir musulman. Naître musulman, c’est hériter passivement d’une religion. Être musulman, c’est s’étouffer dans une essence inflexible. Devenir musulman, en revanche, est une aventure existentielle incertaine. Dans les trois cas, il faut prudence garder. Cependant, le fait de se revendiquer d’une vérité, notamment de l’islam, n’est pas là notre problème. À chacun sa vérité, et comme le dit bien le Coran : « Dieu jugera entre vous, au jour de la Résurrection, ce en quoi vous étiez en désaccord[1]. »

Ce n’est donc pas la peine d’engager toute une guerre pour cela, ni même une dispute intellectuelle inutile. Cette question ne sera pas tranchée dans notre monde ici et maintenant.Et si la question du ciel nous divise, notre destin terrestre commun, quant à lui, invite à nous unir : « Ô vous, les humains, Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous entreconnaissiez[2] », appelle le Coran.

Il s’agit de connaître et de reconnaître l’autre dans sa différence ; pour le reste, Dieu s’en chargera, une fois chez Lui.En revanche, la question concrète qui se pose est : quel effet produit une vérité religieuse sur la personne en question ? Et quel usage en fait-elle ? Une croyance n’est pas ce qu’en dit le croyant, mais ce qu’elle fait de lui puisque « c’est par le fruit qu’on reconnaît l’arbre[3] », nous dit Jésus.

C’est pour cette raison que, quand je vois l’état spirituel et moral de certains musulmans et la façon dont ils parlent de leur religion, je leur conseille de se taire et d’éviter de montrer qu’ils sont musulmans. C’est mieux pour eux et pour leur religion… La preuve ? Posez cette question à n’importe quel musulman : quel est le sort réservé par Dieu aux nonmusulmans le Jour Dernier ? La majorité, pour ne pas dire la quasi-totalité, diront sans hésitation : l’Enfer ! Avec cette croyance, comment voulez-vous qu’un musulman soit en réconciliation existentielle avec une « société-monde » plus que jamais pluriconvictionnelle ? Comment voulez-vous que les musulmans vivent en harmonie avec des non-musulmans alors qu’ils les voient déjà en train de griller en Enfer et que, dans certains cas, il s’agit de leurs proches parents !

Beaucoup de convertis à l’islam dont les parents sont chrétiens, athées, agnostiques ou autres souffrent de cette croyance.Celle-ci fait partie de ces pensées gravées dans les esprits comme une certitude. Une idée reçue qui empoisonne la vie d’un certain nombre de musulmans, et de non-musulmans d’ailleurs parce qu’ils en subissent les conséquences ! D’autres, au contraire, sont très contents de se voir entrer seuls au Paradis, puis de voir fermer la porte derrière eux. Cette croyance est redoutable et grave pour le croyant, car elle transgresse un droit réservé au seul Dieu. Dieu est juste, mais surtout accueille tout le monde dans sa miséricorde (rahma) en dépit de la haine de certains.

Je me souviens d’un converti venu à mon bureau juste après le prêche du vendredi s’entretenir avec moi autour de son contenu qui était celui d’un possible salut universel pour toute l’humanité, croyante ou pas. Troublé, mal à l’aise, il avait du mal à comprendre le sujet, a-t-il habilement contesté.Bien entendu, j’ai pris le temps de lui expliquer. Plus je développais mon idée, plus je lisais dans ses yeux une angoisse qu’il essayait de contenir avec douleur. Il ne voulait pas admettre que l’Enfer soit extinguible.

Cela lui paraissait injuste que Dieu ne punisse pas une personne qui n’a pas cru en Lui, alors que lui, musulman, peinait à accomplir les obligations religieuses et à se priver de beaucoup de choses pour Dieu. À l’instar de beaucoup de musulmans, cet homme vivait les commandements de la religion comme une épreuve contraignante, voire une sanction.Il était évident pour moi qu’il ne trouvait aucun plaisir à être musulman, qu’il n’était pas heureux dans sa foi et qu’il s’était trouvé, ainsi, coincé dans l’islam. Je pouvais comprendre cela d’une personne née musulmane ayant subi cette identité sans savoir pourquoi, mais de la part d’un converti j’ai trouvé cela étrange.

Sauf s’il s’était converti par haine des Français non musulmans qu’il ne voudrait pas trouver au Paradis. Il y a en effet des Français qui, apparemment, n’aiment pas les Français.Je me suis dit : quelle vision de la religion et quelle vision de Dieu ! C’était surréaliste. Au lieu d’être heureux de découvrir un dieu infiniment bon, il s’obstinait à vouloir restreindre sa bonté uniquement aux musulmans. Quand j’ai constaté qu’il n’arrivait pas à digérer mon explication, je lui ai posé la question – simple – que j’adresse à ce genre de musulmans obstinés : « Donc, vous êtes certain que vous allez rester musulman jusqu’à la fin de vos jours ? Si vous dites oui, alors vous êtes capable de pénétrer les voies et les pensées de Dieu[4]. » La réponse – inévitable – fut non, mais sous forme d’un silence de mort.

En effet, marié à une musulmane, l’homme venait tout juste de se convertir ; et comme il était « devenu » musulman, il pouvait faire marche arrière, car personne ne peut préjuger de ce que l’avenir lui réserve. Je lui posai alors la seconde question qui, généralement, « achève » ce type de raisonnement, et à laquelle notre converti ne s’attendait pas du tout : « N’aimeriez-vous pas – maintenant et au moment où je vous parle – qu’en cas de perte possible de votre foi et une fois dans l’au-delà, Dieu vous accorde sa grâce malgré votre reniement de la foi ? » Là, un silence vertigineux encore plus assourdissant s’est installé pendant un long moment, silence que j’ai rompu par une discussion banale pour l’extraire de son embarras. Il est sorti de mon bureau renversé. Je ne sais pas ce qu’il est advenu de lui après.

1. Coran (22, 69).

2. Coran (33, 13).

3. Matthieu (12, 33).

4. Psaume 139, v. 17.

Appel à la réconciliation : Foi musulmane et valeurs de la République française – Tareq Oubrou – Édition Tribune Libre Plon – p161 à 164

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