De la pudeur

La pudeur est au coeur des enseignements de l’islam. Elle est même un attribut divin : « Dieu est pudique. Il aime la pudeur », informe ainsi le Prophète[1]. C’est pour cette raison que Dieu, selon le Coran, est resté discret, invisible derrière un voile[2]. L’esprit humain lui aussi est caché derrière un voile, celui du corps. Et cela participe de la même pudeur ontologique. L’essentiel de l’être ne se perçoit donc pas, on peut juste l’apercevoir et encore très subtilement. On peut même dire que ce qui est beau véritablement reste pudique, mais que lorsqu’il s’expose aux lumières il se flétrit et se dégrade au fil du temps. Le Prophète, à l’image de Dieu, était lui aussi pudique, très pudique même. Les chroniqueurs de l’islam le décrivent comme une personne d’une extrême timidité[3]. Très discret, on ne le distinguait pas de ses disciples. Il détestait qu’une personne se mette au milieu d’une assemblée pour être la plus visible[4]. Il s’asseyait là où il trouvait une place. Ses compagnons, qui pourtant le vénéraient, s’empêchaient de se mettre debout pour l’accueillir car il n’aimait pas se faire remarquer[5].
Au niveau des pratiques religieuses, nous avons, dans cette lignée, des textes qui incitent le croyant à se montrer discret dans ses pratiques[6] : ses prières, son jeûne, ses dons, etc. Plus la pratique est loin des regards, plus elle est méritoire spirituellement, car la discrétion préserve l’acte de l’insincérité et de l’ostentation[7]. La pudeur n’est pas une option, encore moins une faiblesse morale. Tout se joue au niveau du coeur, siège de la vertu : « S’il est sain, le corps entier est sain[8]. » Toute démonstration vulgaire peut conduire à la profanation de l’acte religieux. Aujourd’hui, certains musulmans, à l’image de leur société, deviennent excessifs pour être remarqués. Or ce qui est excessif est toujours insignifiant. Et si la religion se présente comme un remède pour les âmes, ce remède peut être pire que le mal. Il peut tuer – on l’a vu. Jamais il ne faut en dépasser la dose prescrite. Trop de religion tue la religion.
1. Abu-dawûd, Naçaï, Ahmed via Yaala ibn Umayya, Al-jami’e as-saghîr de Soyûty in Fath al-Qadîr, de Al- annâwy, Dâr al-Fikr, Beyrouth, [s. d.], t. II, no 1729, p. 228.
2. Coran (42, 51).
3. Bukhârî via Abu-Saïd, Al-Ftah d’Ibn-Hajar, Dâr al-Fikr, Beyrouth, 1991, t. VII, no 3562, p. 260.
4. Termidhy via Abu-Hudhaïfa, ‘Aridatu al-’ahwadhî, d’Abubakr ibn al-Arabi, t. V, part. X, p. 211.
5. Termidhy via Anas, op. cit., p. 212.
6. « Si vous donnez l’aumône en public, c’est bien, mais si vous le faites en toute discrétion et si vous la donnez aux pauvres, c’est encore mieux. » Coran (2, 271) ; « Priez dans vos maisons, car la meilleure des prières est celle que vous effectuez chez vous – loin des regards –, à l’exception des prières canoniques communautaires – qui s’effectuent à l’intérieur des mosquées. » (Bukhârî via Zaïd ibn Thâbit, Al-Fath d’Ibn-Hajar, Dâr al-Fikr, Beyrouth, 1990, t. II , no 731, p. 45.) En effet, pendant les prières collectives canoniques, les prieurs sont en plein recueillement et ne se regardent pas les uns les autres, car ils l’effectuent derrière un imam et en même temps à l’intérieur de la mosquée et à l’abri des regards.
7. Nous l’avons vu dans le deuxième chapitre.
8. Bukhârî via Numân ibn Bachîr, Al-Fath d’Ibn-Hajar, Dâr al- Fikr, Beyrouth, 1990, t. I, no 52, p. 172.
Appel à la réconciliation : Foi musulmane et valeurs de la République française – Tareq Oubrou – Édition Tribune Libre Plon – p301 à 302
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