LA TELEVISION OU L’IMAGE COMME OPERATEUR DE VERITES, UNE FABRIQUE DE CROYANCES

Entre le religieux et le profane, similitudes et analogies

Il faut résister aux facilités qu’offre  la fascination et l’influence qu’exerce la télévision sur notre vie. Celle-ci est devient  de plus en plus un fait de société  majeur. Avec la  mondialisation  nous assistons  à un vrai envahissement de la planète par un impérialisme visuel  et audiovisuel qui réduit  toute réflexion critique et limite  considérablement toute prise de parole à un état  de servile hébétude et à une  admiration acéphale. Et si nous estimons que l’image doit être un de nos champs d’intérêt, c’est pour sauvegarder notre  liberté et notre pensée.

 Cependant, quelle que soit notre opinion sur la télévision, il faut reconnaître qu’une occasion se présente pour une pensée subtile, riche de difficulté certes, mais qui pourrait être à l’origine d’une vraie philosophie de l’image qui passe par une approche archéologique qui toucherait de plus près à tout un impensé de l’image qui expliquerait notre rapport à

la télévision. Il faudrait comprendre les éléments de sa généalogie dont la progéniture est porteuse du meilleur comme du pire. Peut-être qu’il n’y a aucun désastre à redouter, hormis le risque de la démission de la pensée. En tout état de cause, la télévision n’en sera pas responsable en tant que telle. Elle attend qu’on la pense à la lumière de son histoire et au

coeur de sa présente et écrasante vitalité. Nous avons choisi dans cet article une approche en lien avec la sacré et le religieux. En effet, beaucoup de thèmes religieux survivent encore dans nos sociétés, même s’ils ne sont pas facilement reconnaissables, à cause d’un long mouvement de laïcisation qu’ils ont subi. Les sociétés modernes se définissent comme telles précisément par le fait qu’elles ont poussé assez loin la désacralisation de la vie et du Cosmos. Mais la nouveauté de notre monde se traduit par une reprise, consciente ou inconsciente, au niveau profane des anciennes valeurs sacrées. Cette reprise n’est autre que ce qui caractérise le processus de sécularisation plus au moins réversible selon les cultures et les civilisations, et qui n’est autre chose qu’inversion et transformation de signes et de symboles religieux. Ceci reste subrepticement, et étrange qu’il puisse paraître, valable pour notre sujet, la télévision. En effet, il n’est pas étonnant que l’invention de la télévision ait vue le jour dans la tradition et la culture chrétienne. De l’art sacré à la télévision en couleur,

en passant par l’art profane – sécularisation qui a commencé en Italie dès le 15° siècle- et l’invention de la photographie au 19° siècle, au cinéma muet puis à l’image parlante en noir et blanc, la télévision contient encore des empreintes religieuses subliminales de toute une histoire iconique. Le débat sur l’image aujourd’hui est un résidu de la théologie iconique qui a constitué dans l’histoire de l’Occident un noeud du problème philosophique et politique. Il met l’image au coeur de toute méditation sur le symbole et le signe, du voir et du croire, de la puissance et du pouvoir.

Image et Vérité et/ou la vérité de l’image

Avec la télévision, paraître est devenu autant, sinon plus important, qu’être. On peut penser également que le risque de confondre le paraître avec l’être est grand. Ce qui se passe à la télé existe, ce qui ne passe pas à la télé n’existe pas. La réalité et la vérité sont confondues puis réduites en une image. Comme dans un régime d’une Révélation par théophanie, la télévision participe d’un dispositif de manifestations, de perceptions, d’informations comme vérités, sous forme d’images et de sons qui met le spectateur dans une posture d’écoute religieuse, de réceptivité passive « non dialoguante » et par conséquent dans une incapacité critique, dans une « écoute confessante » dirait un Paul Ricoeur. Rien alors ne peut se justifier si ce n’est que par l’image. Elle ne vise pas à convaincre l’intelligence, mais emporter notre adhésion sensible et émotive. Comme un prédicateur dans son temple, elle détient le monopole de la Parole, incontesté, voir incontestable. Devant la télé, comme pendant le sermon religieux, le silence est de rigueur. Possédé par l’image, le téléspectateur reçoit l’information dans une logique rituelle, obéissant à une liturgie bien rodée, par consommation de l’« hostie électronique », qui opère par « transubstantiation » d’une vérité dont la lumière, pour les esprits faibles, est aveuglante.

L’image électronique, comme ’image iconique, est reçu comme univoque, ne laissant à l’intelligence aucune marge de manoeuvre herméneutique. L’image ne favorise pas l’interprétation par métaphore, parabole… Avec elle, la tentation du littéralisme est grande. En défilant avec une vitesse de plus en plus exponentielle, elle place le spectateur plus dans l’impression que dans la compréhension et l’intelligence. Or l’impression est le propre de la perception sensitive, sensationnelle, elle produit le croire en l’absence de toute discursivité ni rationalité. Cependant, une réalité paradoxale résiste à ce pouvoir de l’image. La transparence que prétend présenter la télévision entretient curieusement le suspens. Nous voyons, nous recevons l’information visuelle -généralement au détriment du son et de la voix- sans que le mystère n’est, au demeurant, jamais totalement dévoilé. L’image comme l’icône, voir l’« Incarnation », en prétendant lever le mystère, elle instaure l’énigme. Souvent elle est source d’incertitude et de doute et donc d’effet inverse : l’incroyance. Trop d’images tue l’image, trop d’icônes tue l’icône, trop de télévision tue la télévisions.

L’économie télévisuelle entre l’image et la croyance

Je ne parlerai pas ici de l’aspect matériel, financier…, même s’il est très important puisqu’il commande la logique et le fonctionnement télévisuels. On sait également que l’image mange économiquement l’imprimée, la lettre, et favorise ainsi le réveil d’un climat oligarchique que l’écrit républicain, par l’école, et le journal à petit prix avaient notoirement atténué. Mais ceci relève d’une autre optique, une autre approche du sujet. L’économie dans mes propos ici est autre. Elle est à prendre dans le sens où la télévision est la pièce maîtresse dans l’administration des faits et des choses et leur « révélation » aux téléspectateurs. Elle est un concept de la gestion des réalités temporelles, intellectuelles, matérielles et même spirituelles qui fait d’elle comme « Eglise cathodique » un corps intermédiaire. Un médium qui est aussi message. On l’aurai compris. Parler de l’économie c’est parler de l’« Incarnation ». Une sorte de rachat de l’image par l’image. Le contrat imaginal du Dieu de la Genèse avec sa créature serait resté sans issue depuis la Chute, dans l’Ancien testament. Dieu sans image, le peuple resta sans oreilles. Autrement, un Dieu qui n’a cessé d’interpeller son peuple, de lui parler, d’inscrire sa Loi dans la lettre, mais en vain.

La lettre est restée comme morte, tant que l’image n’est pas venue la soutenir. Est venue la nouvelle version de la Révélation, avec le christianisme pour achever la Révélation à travers un Dieu dont la vérité se distribue, se dépense. La Révélation, comme mode de communication divine, se fait alors par Image et par Voix. On est donc en plein économie trinitaire : Dieu, l’Image et la voix. En réalité, ce qui était vérité au commencement, ce n’était pas le Verbe, mais l’Image. Autrement dit, si le Verbe était au commencement, il l’était dans la mesure qu’il est Image de Dieu. La ressemblance selon cette économie est parfaite entre la vérité et l’image, sans écart. Visible, elle se déclare avec un visage. Dieu ici, non seulement communique mais se communique, « essentiellement », renouant ainsi avec la créature par la seule alliance possible, alliance originaire de la Création, celle de la similitude. Car au début, Dieu a créé Adam à son Image. Ici il faut la prendre à la lettre, et adieu l’exégèse métaphorique et anagogique ! Après la disparition de l’Image de Dieu, le Christ, la Révélation fût représentée par l’image iconique. Dans d’autres traditions, l’économie qui lie l’image et l’icône n’existe pas, puisque aucune icône n’est possible pour représenter l’information révélée. Cette question mérite d’être posée car elle permettrait de scruter la résistance des croyances religieuses, notamment monothéistes, aux effets de la télévision.

Comment ce rapport se décline-t-il dans les différentes Traditions – monothéistes ou non d’ailleurs – selon qu’elles soient iconiques ou aniconiques ; selon que le signe en tant que médiation, soit idolâtré ou traversé pour accéder au sens caché qu’il est censé symboliser ou représenter ? Est-ce que l’esprit monothéiste d’abstraction -d’un croyant juif et musulman, par exemple- qui donne au livre et à la lettre une importance exclusive dans le rapport à la Révélation, voit-il l’image, l’icône et par conséquent la télévision avec les mêmes mécanismes psychanalytiques, psychologiques, spirituels qu’un chrétien surtout l’orthodoxe et le catholique ? Vaste problématique. Ce que nous pouvons avancer rapidement, c’est que contrairement au christianisme (hormis peut-être le christianisme iconoclaste), en islam et en judaïsme, on est moins curieux quant au mystère de l’essence divine, dans le sens qu’il doit rester entier et qu’il est impie le fait de le scruter. Le péché dans ces deux traditions réside dans une pensée qui serait indiscrète, voyeuriste. Une Tradition qui entretient un discours sur l’essence divine, sur son Etre, transcendant, qui dépasse toute compréhension et échappe à toute visibilité, ne peut qu’être hostile à toute figurabilité et même à toute figure historique du Salut. Elle pourrait donner à ses fidèles une résistance théologique à l’image en général et donc à la télévision en tant que productions de croyances informationnelles visuelles. La foi de leurs fidèles serait alors plus armée. Autrement, les différentes Traditions (monothéiste ou non) et cultures ne verraient pas alors la télévision avec le même oeil, je dirai avec le même système mental de croyance.

La télévision, un pouvoir

En règle générale, tous les systèmes qui se ressemblent entrent en concurrence, en compétition ou en répulsion. Souvent ils se copient les uns les autres. La télévision fonctionne exactement comme le pouvoir politique, et reprend à la religion ses pouvoirs et ses symboles. Dans l’Histoire, quand un empereur et un patriarche s’affrontent, ils veulent tour à tour convaincre les masses que cet affrontement est de même nature et que leur combat est contre le démon. Le procédé reste le même, une fabrication de figures angulaire, d’incorporation et d’excommunication. Cette histoire, plus au moins présente dans notre actualité, fût marquée par l’iconophilie, laquelle avait entraîné l’univers chrétien dans le sillage de ses violentes adhésions, au moment où la voix de l’iconoclasme ne s’est jamais tue pour autant. Si elle est une constante, la maxime qui dit que « gouverner est de faire croire », sa variable téchnico-historique de réalisation aujourd’hui est l’image. Elle fait foi. De plus en plus, la télévision dépolitise le politique, démotive l’électeur, déresponsabilise le responsable et conforte dangereusement la personnalisation du pouvoir.

Aussi la télévision, ressemble dans son fonctionnement à une Eglise, à une religion. Par son système de communication similaire à celui des religions qui décident de l’orthodoxie, elle est le lieu de « doxocratie » par excellence où sont moulées les opinions. Une sorte de fabrique de dogmes uniformisant ses spectateurs, ses fidèles. En provocant et en forçant le consensus, esthétique, sensible, intellectuel, elle met ceux qui sortent de son emprise dans l’hérésie et favorise leur excommunication par la société. Elle crée ainsi la marginalité. Ses images, ne sont pas naïves ni sans intérêt, elles agissent sur la société en la transformant. En prétextant refléter la société, la télévision, en réalité, l’invente. D’une prétention d’une représentation de l’image naturelle des choses, par l’image artificielle électronique, en évoquant les aspects de la société les plus marginaux, fini par les rendre majoritaires. Aussi une personne qui passe à télé existe, elle est désormais aimée, exerçant une fascination même si elle n’est pas sympathique, car sanctifié par son passage à la télé. D’autres diabolisées, damnées, servant d’exemple pour les hérétiques, comme dans un tribunal dont les sentences resteront sans appel. C’est à ce niveau que le pouvoir de télévision sur les masses peut être similaire à celui du pouvoir religieux.

Comme le pense Karl Popper : « La télévision est devenue aujourd’hui un pouvoir colossal ; on peut même dire qu’elle est potentiellement le plus important de tous, comme si elle avait remplacé la voix de Dieu… La télévision a acquis un pouvoir trop étendu au sein de la démocratie. ». En effet, elle s’impose comme une Eglise avec une cléricature médiatique avec laquelle doit composer toute institution, y compris -mais surtout- politique, car elle a réussi considérablement à commander la logique de l’existence sociale. Et comme dit le proverbe Biblique : « Quand il n’y a plus de visions, le peuple est sans frein » (29 : 18). Sécularisons et modernisons ce proverbe : « Pas de télévision pas de paix sociale ! », car effectivement elle joue le rôle d’un tranquillisant, pour les enfants comme pour les adultes. Imaginons aujourd’hui une société, voir un foyer, sans télévision. Un vrai calmant, la télévision, comme pourrait l’être une religion, elle est aussi « l’opium du peuple », pour reprendre K. Marx.

Tareq Oubrou, revue Actualis, Islam et société, n°2 – 2004

 

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