L’égalité des sexes, comme lieu de tension entre culture et Nature. Part.3

Le paradigme évolutionniste généralisé a généré plusieurs « artefacts » ou expressions de la modernité. Celui qui nous intéressera ici c’est bien évidemment l’évolution sexuelle. Une des grandes féministes, E. Badinter, idéologue symptomatique et symbolique de cette lecture du progrès et de l’évolution, nous décrit -ou nous propose- un Homme capable de créer sa propre évolution non seulement psychologique -et donc culturelle- mais biologique, révolutionnant ainsi complètement les deux catégories « traditionnelles » : masculin et féminin. Ce progrès culturel ira dans le sens de la convergence. La nature humaine n’a pas d’essence fixe. On aurait compris l’impact d’un certain existentialisme sur cette idéologie. Mutante, radicalement labile et en permanence instable et en devenir, notre idéologue a essayé de décrire la trajectoire de l’évolution de cette « nature » ainsi que son point oméga : la ressemblance des deux sexes. L’évolution biologique, éthologique -et par conséquent morale- touchera ainsi l’espèce humaine dont une certaine homosexualité moderne bien particulière -celle d’après Guerres-mondiales n’est qu’une simple étape dans cette évolution. La dissociation de la « notion » de féminité de celle de « maternité » sera possible par l’invention de « homme enceint » et par le clonage, lesquels réalisables grâce au développement et aux promesses de la biologie et de la médecine.
Ce qui est réalisable sera réalisé et/ou à réaliser. C’est le principe directeur moderne du progrès. Cette quête des possibles en l’absence de règles claires fait de ces possibles des sources de valeurs. La culture désenchantée selon cette idéologie prend la double allure de la normalité et la normativité, alors que la culture a toujours été perçue comme un processus qui vient souvent appuyer une différence biologique et non la créer. Elle ne fait que donner de la signification aux activités humaines, dans le sens que ces significations sont « secrétées » par la pensée ou par l’affectivité des humains (hommes et femmes). Elle les marque même en amplifiant certains domaines en lien avec le cycle de leur vie et en orientant la division des rôles dans la société. Ce rapport se traduit dans la complémentarité qui a toujours été une permanence anthropologique, entre les hommes et les femmes, avec des rôles différents selon les cultures. C’était la perception traditionnelle de la relation entre Nature et culture. Le comportement humain y était considéré comme la conséquence directe de la biologie : nous agissons ainsi parce que nous sommes ainsi faits. « Par Adam nous avons péché », c’est le dogme qui a marqué le Moyen âge occidental. Le refus de ce type de déterminisme biologique est l’une des tendances les plus importantes de la science et de la culture du XX siècle. Nous sommes arrivés à penser que les influences de la classe et de la culture sont plus déterminantes que les prédispositions de notre structure génétique. Mais on l’a remplacé par une autre forme de déterminisme évolutionniste.
C’est dans cette inertie de l’Histoire du progrès et de l’évolution des mentalités que l’idéologie égalitariste est venue s’exprimer sous la plume de E. Badinter, pour nous décrire, sous forme de prédiction, une évolution naturelle de notre espèce -évolution biologique et psychologique, qui se fera par la culture, laquelle ne serait plus une expression de cette même Nature, un simple traducteur de celle-ci, mais un pouvoir humain capable d’agir sur elle et de la modifier. Une première dans l’histoire du vivant. À la différence, c’est qu’elle s’accomplirait, cette fois-ci, selon la théorie du transformisme du Français Lamarck (évolution finaliste procédant de la nécessité sans hasard). Une sorte de revanche du lamarckisme sur le darwinisme. La transmission des caractères acquis se faisant, selon Lamarck, grâce à l’environnement, une fois appliqué à notre sujet, ce changement naturel et génétique se ferait par la culture. C’est dans cette perspective lamarckienne que vient s’inscrire la théorie des mèmes de R. Dawkins.
Les mèmes sont les comportements et les idées copiés par imitation de personne à personne, de génération à génération, au sein d’une culture. Selon cette théorie, les mèmes qui ont le plus de succès, finissent par décider quels sont les gènes qui leurs sont les plus favorables. Il s’agit alors d’un « pilotage mémétique », c’est à dire un mécanisme de commande génétique assuré par le mème. On sait que le gène est sélectionné par les contraintes naturelles, selon le néodarwinisme. Mais pour le transformisme néolamarckien, l’adaptation morphologique imposée par les contraintes et les lois de la compétition qu’impose la nature peuvent se traduire au niveau génétique. Cette dernière vision une fois reprise par la théorie des mèmes permet d’avancer la possibilité pour une culture d’avoir un impact sur la modification génétique de l’homme. Même si elle est contestée, elle reste une logique du changement de la nature humaine par la culture que les faits concrétisent de plus en plus. Autrement ce n’est plus la Nature qui fera évoluer, naturellement, biologiquement l’Homme, mais c’est l’Homme lui-même, par l’intermédiaire de sa culture (notamment les biotechnologies, la biomédecine…), qui réalisera cette évolution biologique. Ce mode nouveau de l’évolution risque de réduire des pans considérables de notre humanité à un phénomène dépourvu de sens. Mais peut-être que le sens est déjà là : c’est l’évolution et le progrès, où le non sens est le sens même.
Dans ses deux livres « L’identité masculine » et « L’un est l’autre », E. Badinter nous décrit justement une possible évolution sexuelle. Son récit historique et ses analyses psychologiques et sociologiques de l’évolution ou de la révolution sexuelle, ne peuvent être totalement contestés. Toutefois, comme dans ce type d’essais, la sémantique n’est pas nue de toute « norme », elle est souvent agissante. L’historique et la sociologie de cette évolution sexuelle y sont tacitement autant prescriptifs que descriptifs, autant performatifs qu’assertoriques, dans le sens kantien. Selon la théorie mémétique précitée, les idées qui y sont, procèdent de mèmes intellectuels ; une fois banalisées, reprises et répétées de génération en génération, une fois l’environnement sociétal favorable, elles finiraient par se traduire dans la réalité. En somme, cette idéologie relève en quelque sorte d’une théorisation pour l’extinction de l’actuelle espèce humaine, tout du moins occidentale, pour que l’« ancienne humanité » cède la place à une « humanité mutante », une évolution, progrès, vers un post-Homme, dont la reproduction serait découplée de la sexualité, laquelle reproduction serait (sera) possible grâce à la sophistication et l’évolution des techno-sciences et particulièrement par le développement de la génomique.
Le travail esthétique est la pédagogie actuelle pour initier cette évolution biologique. Elle prépare les esprits pour l’accueillir en même temps qu’elle l’oriente et l’inspire. La création artistique, représentée, par exemple, par la compagnie américaine Osseus labyrint qui appartient au courant du Body-art, propose à cet effet un projet de corps ambigu, celui d’un humain qui ne reproduit pas les dominations et les inégalités habituelles mais qui les transcende. Maxence Grugier suggère le corps d’un « mutant techno biologique », humanimal, transgressant les règles traditionnelles, communes au reste de l’humanité, et en particulier les dualités, homme/femme, bien/mal, corps/âme. La chorégraphe Maguy Marin dans cette même optique réalisa une chorégraphie du XXIe sous-titré « femmes et hommes », sans qu’aucune motricité particulière, aucun rôle spécial ne soit réparti en fonction des sexes. Elle y propose l’effacement de la distinction des genres.
Le travail artistique, esthétique, qui s’inscrit dans cette idéologie égalitariste est lui-même aidé et travaillé par la technologie de l’image qui plonge le corps dans l’électricité, le secoue par les projections numériques, le fait baigner dans le flot de l’imagerie synthétique, réinventant des figures mythiques. Il s’agit dans cette phase de l’évolution culturelle d’un travail esthétique sur le phénotype en attendant l’évolution vers l’unification du génotype. D’une ancienne vision de complémentarité entre les deux sexes, nos sociétés modernes en ce domaine seraient alors dans une logique déterministe de l’Histoire, arrachée au déterminisme théiste puis sécularisé, condamnées à évoluer selon cette idéologie qui gommerait toute différence et du sexe et du genre.
L’archéologie de cette tension entre nature et culture qui caractérise de plus en plus notre modernité tardive, remonte -et passez-moi cette « obsession généalogique »- à deux visions antagonistes : l’une biblique judéochrétienne et l’autre mythologique grécoromaine. Le rapport contradictoire, entre une culture du progrès et une nature « handicapante » peu trouver, en effet, ses sources dans un récit à deux variantes : biblique et mythologique. La Bible dans la Genèse nous rapporte que Dieu avait interdit à Adam de manger de l’arbre de la connaissance, source du péché originel ; et la mythologique grecque nous rapporte la résistance Prométhéenne contre un dieu cachant le savoir au genre humain. Ces deux récits se rejoignent subrepticement, sauf qu’au lieu d’être soumis et repentant, comme Adam, c’est par un processus de révolte contre Zeus, que Prométhée a pu divulguer le secret de l’utilisation du feu, et enseigner les arts. « C’est de Prométhée que toute science vient aux mortels ». Cette tension entre l’humain et l’Ordre divin -entre la Raison et la Révélation est au fondement, entre autres facteurs historiques, de la vision séculière de la science occidentale avec toutes ses incidences technologiques sur l’avenir du vivant. Cette vision est confortée indirectement par une autre lecture biblique -voire talmudique, où la Création de Dieu serait uneoeuvre inachevée et dont la perfection et la réalisation du dessin incombe à l’Homme lui-même. Je ne m’étalerai pas sur cette herméneutique biblique de la Création qui sous-entendrait un faillibilisme de Dieu.
Avec la science moderne on pourrait, en tout cas, corriger une erreur biologique, une erreur de la Nature, qui ne serait en définitive que celle du Créateur Lui-même, en mettant la femme au même niveau ontologique, biologique… que l’homme, selon cette vision égalitariste, de ressemblance.

L’égalitarisme féministe et l’évolution. Entre le progrès et le déclin, en l’absence d’une philosophie des limites.

Tareq Oubrou, revue Actualis, Islam et société, n°4- 2005

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