jeudi, janvier 20 2022

En Occident, la Réforme protestante au xvie siècle, abstraction faite de son contexte de naissance violent, fut une étape essentielle pour l’émancipation de la liberté d’interprétation des Écritures, face au monopole qu’exerçait l’Église catholique.Elle prépara ainsi, plus au moins directement, l’avènement du siècle des Lumières, qui libéra une fois pour toutes la raison de l’Église, mais surtout de toute référence aux Écritures, même si déjà, dès la Renaissance, l’humanisme avait inauguré les débuts de l’époque moderne avec la découverte des anciens. Dans cette généalogie de la laïcité, il y a pourtant un chaînon manquant.

C’est la pensée arabo-musulmane médiévale. Et quand on l’évoque, on la réduit à une simple courroie de transmission entre la philosophie grecque et le monde occidental chrétien médiéval. À cette idée non fondée, je laisse répondre l’orientaliste Salomon Munk. Il affirme ceci : « En général, on peut dire que la philosophie chez les Arabes, loin de se borner au péripatétisme pur [doctrine d’Aristote qu’il enseignait en se promenant, d’où son nom], a traversé à peu près toutes les phases dans lesquelles elle s’est montrée dans le monde chrétien. »Humboldt (1769-1859), qui a étudié les oeuvres scientifiques des Arabes, reconnaît, pour sa part, que « les Arabes s’élevèrent à ce degré [des sciences expérimentales] presque inconnu des anciens [Grecs de l’Antiquité] ».

Et c’est grâce à eux qu’au xviie siècle Francis Bacon et Roger Bacon, déjà au xiie siècle, ont introduit les sciences expérimentales en Occident, que les Grecs ne connaissaient pas.Dans son ouvrage La Civilisation des Arabes, l’historien Gustave Le Bon (1841-1931) va, quant à lui, jusqu’à avouer et avec un grand courage intellectuel qu’« il semblera toujours humiliant à certains esprits de songer que c’est à des infidèles que l’Europe chrétienne doit d’être sortie de la barbarie ; et une chose si humiliante en apparence ne sera que bien difficilement admise ».

Le médiéviste contemporain Alain de Libera estime que « l’Occident latin s’est philosophiquement acculturé au contact de la pensée musulmane andalouse », dans son article « Islam et la construction de l’identité européenne ». Il évoque les philosophes andalous comme Avempace (Ibn-Bajja), Aboubacer (Ibn-Toufaïl), et surtout Averroès (Ibn-Ruchd). Il qualifie ce dernier de mentor de la philosophie occidentale, considérant qu’il s’agit du premier philosophe musulman qui posa scientifiquement le problème de la tolérance, à travers une déconstruction de l’argument dissuasif, voire coercitif du consensus (al-ijmâ’e).

Ce n’est pas tout à fait vrai. La critique du consensus avait déjà été faite par des savants plus classiques. Les hanbalites, par exemple, étaient rétifs à l’emploi excessif et abusif de l’argument du consensus. Mais c’est Al-Anbarî, théologien sunnite et théoricien du droit qui, dès le viiie siècle, défendit l’idée que « tout avis d’un mujtahid – savant intellectuellement indépendant capable de produire des avis – est légitime ».Certains musulmans ont compris ainsi que cette règle s’étendait aux autres systèmes religieux ou philosophiques, dès lors qu’il y avait une honnêteté morale et intellectuelle dans la quête de la vérité.

Il est, à nos yeux, le premier à ouvrir vraiment la question du pluralisme de la vérité, pour ne pas dire qu’il ouvrit la porte au relativisme, notamment dans les domaines théologiques, canoniques et juridiques et même au-delà.C’est au sortir des siècles obscurs – ou « âges sombres » (Dark Ages) pour reprendre un vocabulaire anglo-saxon – que le mouvement de traduction des oeuvres arabes s’est intensifié. À Tolède, dès 1130, un collège de traducteurs fut installé sous le patronage de l’archevêque Raymond. On y traduisait en latin les plus célèbres auteurs arabes. Plus généralement, c’est toute l’Europe qui s’attela à ce mouvement de traduction à une échelle industrielle, et ce dès le xie siècle. Les juifs à la fois arabisants et latinisants ont joué un rôle considérable.

Pour en venir à la laïcité, Georges de Lagarde évoque parmi les pères fondateurs de ce qu’on appelle aujourd’hui la laïcité se trouvent justement ces penseurs arabo-musulmans, notamment Avicenne, mais surtout Averroès. Dans son ouvrage particulièrement volumineux (en cinq tomes) et d’une grande érudition La Naissance de l’esprit laïque au déclin du Moyen Âge, il intitule précisément le chapitre 2 du second volume « Les facultés des arts et l’averroïsme ». Selon lui, notre laïcité ne viendrait pas seulement de l’esprit des Lumières, qui n’était lui-même qu’un christianisme passé par une sécularisation, mais remonterait à une scholastique née au contact de la pensée arabo-musulmane, notamment celle d’Averroès.

Ainsi, l’averroïsme fut défendu par les philosophes médiévaux Boèce de Dacie et Siger de Brabant, ainsi que par certains artistes parisiens.En revanche, il fut considéré comme un « aristotélisme hétérodoxe » (lecture d’Aristote non conforme au dogme catholique) par des penseurs comme Thomas d’Aquin, ou Albert le Grand…, lui opposant l’« aristotélisme chrétien », lequel a gardé malgré lui des traces averroïstes. C’était l’époque des deux Frances intellectuelles, alors que la France n’était pas encore France : la France averroïste et la France anti-averroïste.

C’est grâce à cet islam venu d’Andalousie que s’est façonné en partie notre Occident d’aujourd’hui. « C’est lui qui a transmis à l’université médiévale non seulement la philosophie grecque, mais la philosophie et la science arabes, de la psychologie à l’optique en passant par l’ontologie et les sciences naturelles […]. L’Islam a longtemps été chez lui en Occident – le mot “Maghreb” reste comme la trace de cette Atlantide enfouie dans les sables d’une histoire oublieuse, sur l’autre rive de la “mer blanche” » confirme l’historien de la philosophie Alain de Libera.

Ce sont cette philosophie et cette rationalité introduites en Occident par les Arabo-musulmans qui ont dérangé Claude Lévi-Strauss. À la fin de ses Tristes Tropiques, il regrette fortement « l’islamisation de l’Occident » qui fut pour lui une erreur. C’est dire.

Quelle place pour l’Islam dans la République ? pour les Nuls – ça fait débat – FIRST Édition – 2021 – Tareq Oubrou – p105 à 107

Previous

Le Coran, un livre ouvert

Next

DE LA MODERNITÉ À LA POST-MODERNITÉ, UN RETOURNEMENT

Check Also