ACCUEILLIR LE FRUIT DE LA CONNAISSANCE

Dieu se manifeste à l’homme à travers des signes (âyât) révélés (le Coran), mais aussi à travers des signes créés, cosmiques (la nature). Les uns comme les autres interpellent l’intelligence autant que la sensibilité. Par la contemplation et l’intellection, on peut percer les voiles sémiologiques qui révèlent et cachent en même temps l’essence des choses, notamment l’Unicité de Dieu. Toute une approche exégétique soufie du Coran, qu’on appelle exégèse allusive (tafsîr al- ishârî), est venue répondre à cette conception.

Des volumes entiers lui sont consacrés dans la bibliothèque musulmane, aux côtés de l’exégèse théologique, de l’exégèse canonique, etc. La voie soufie n’est pas une expérience irrationnelle et obscure qui tournerait en rond sur elle même, ni une théosophie stérile et absurde. La raison y joue un rôle important : elle ne quitte jamais le cheminant dans sa quête mystique de Dieu. Plusieurs passages du Coran invitent ce dernier à contempler et à méditer les signes de Dieu afin de comprendre les choses aussi bien intellectuellement qu’esthétiquement. À ce titre, le dévoilement, l’un des objectifs du soufisme, pourrait être une méthode phénoménologique de connaissance. D’une certaine manière, tout a été donné divinement, et ce dès les commencements ; c’est ainsi que les vérités de ce monde se révèlent à notre esprit par dévoilement relatif et progressif. On pourrait aller jusqu’à pasticher la loi de la thermodynamique pour dire : « Rien ne se crée, rien ne disparaît, tout se révèle. » Il s’agit alors d’accueillir – et non de cueillir en dehors et loin de nous – le fruit de la connaissance. L’inspiration (al- ilhâm) comme prolongement de la Révélation coranique (al- wahî) rejoint ici la notion de révélation intérieure des vérités déposées au fond de notre conscience : il suffirait de creuser pour que jaillisse en nous cette source de la connaissance divine intarissable. Chaque voile sémantique ou sémiologique, une fois levé, ouvre la voie à une nouvelle recherche qui implique de lever un autre voile, et ainsi de suite. Selon cette épistémologie, la perplexité intellectuelle restera toujours notre condition ontologique, celle qui fait de la connaissance une marche continue, même après la mort. Car, selon les dogmes islamiques, la mort n’est pas une expulsion du monde, mais la fin d’une étape de l’existence, une autre expérience existentielle, incommensurable. L’infiniment incompréhensible devient alors infiniment compréhensible.

On peut vraiment parler ici d’une « docte ignorance » : plus nous avançons dans la connaissance, plus nous découvrons notre ignorance, d’où notre passion continue pour Dieu et notre étonnement éternel devant l’Éternel. Cette épistémologie de la connaissance mystique ouvre aussi la possibilité d’une connaissance imprévue, ce que les épistémologues appellent la sérendipité et que les croyants pourraient appeler la Grâce, fruit d’un effort intellectuel, spirituel et moral, certes, mais dans une attente intérieure modeste – une
découverte par dévoilement qui inonderait divinement et gratuitement l’esprit et le cœur du cheminant. Cette Grâce est une donation inexpliquée, souvent inattendue, mais qui paradoxalement récompense une quête humble, consciente de ses limites humaines.

Par cette posture, la démarche soufie se distingue de la démarche exclusivement rationnelle et scientifique, et même de celle de la théologie spéculative. Elle est également une connaissance sensible et gustative par la saveur (al- ma‘rifa adh- dhawqiyya), sans dialectique ni discours. On se trouve dans une autre configuration de la connaissance, celle qui relève d’une épistémologie du silence, au- delà de tout langage. Quelques minutes de véritable et authentique expérience mystique contemplative nous en apprennent davantage que plusieurs années d’études de théologie spéculative ou rationnelle sur Dieu. L’expérience mystique est à ce titre un complément de la raison, celle- ci n’étant qu’un moyen de fortune, nécessaire mais pas suffisant, pour entreprendre un long chemin dont sont dispensés les élus (saints), qui peuvent accéder aux raccourcis royaux de la mystique musulmane.

1. C’est notamment l’approche des chiites ismaéliens.

Extrait du livre Ce que vous ne savez pas sur l’islam – Edition Fayard 2016 – p213 à 226

Tareq Oubrou

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