« La laïcité n’est pas une autre religion »

Dans une tribune au « Monde », l’imam de Bordeaux constate que les candidats ont multiplié les confusions sémantiques sur l’islam lors du débat télévisé du 20 mars.

TRIBUNE. En tant que citoyen qui s’intéresse à la chose publique et politique, je regarde avec intérêt le déroulement de cette campagne électorale très particulière dans l’histoire de la Ve République. Cette élection présidentielle est celle de tous les inattendus. Etant imam, je dois cependant respecter une certaine neutralité politique. Mes convictions politiques doivent rester dans la sphère privée. La culture laïque refuse toute immixtion théologique dans le débat politique, et vice versa. Principe de séparation de l’Etat et des Eglises oblige.

De son côté, l’homme politique doit faire de même. Il doit respecter une neutralité religieuse parfaite en se gardant de mettre en avant ses convictions religieuses en public pour justifier son action politique. En revanche, la vertu – dans le sens de la morale publique – d’un candidat concerne tout citoyen, à la différence de sa morale privée. On ne doit pas séparer le programme politique du candidat. L’exemplarité est une condition d’accès à la magistrature suprême.

La religion – quelle qu’elle soit – ne doit être ni de gauche, ni de droite, ni du centre. Elle doit rester apolitique. Les croyants, en tant que citoyens, peuvent, eux, avoir des options différentes selon leur sensibilité politique. C’est le cas des musulmans de France. Ils sont de plus en plus à l’image de leur société. Signe d’intégration, ils votent désormais pour toutes les tendances politiques, même celles qui sont qualifiées d’extrêmes. Une chose reste établie : aucune consigne religieuse (fatwa) en vue d’orienter leur choix ne serait admissible.

Lundi 20 mars, les sujets abordés lors du premier débat télévisuel organisé dans le cadre de la campagne électorale, étaient multiples : la laïcité, l’immigration, l’école, l’écologie, la santé, le chômage, le pouvoir d’achat, la République, sa constitution et ses institutions, la France dans le monde, le terrorisme…
Mépris du droit français

Si les candidats ont convergé globalement lors de l’analyse de la situation actuelle de la France, leurs solutions étaient très clivées quant à la méthode et au style. Je ne retiendrai ici que ce qui tourne autour de la laïcité, de l’islam, du terrorisme et de l’immigration.

Dans ces domaines, rien de nouveau n’a été dit. L’approche générale était assez modérée, certes, loin de toute stigmatisation, mais l’ensemble a révélé une confusion sémantique qui cache un manque de maîtrise du fait musulman dans toutes ses expressions multiformes, notamment les plus extrêmes et les plus violentes.

Parmi les solutions curieuses avancées pour combattre la radicalisation : la dissolution du salafisme et des Frères musulmans. C’est faire montre d’un mépris du droit français, d’une part, et d’une méconnaissance de ces mouvements, d’autre part. Je mets cette solution sur le compte des promesses qui ne seront jamais tenues. Ce qui augmente encore l’angoisse des Français, parce que, là encore, on crée inutilement des attentes ; et là où il y a attente, il y a souvent déception.

On est passé sans transition du combat contre le terrorisme au combat contre la visibilité religieuse dans l’espace public, au nom de la laïcité, alors que l’article 31 de la loi 1905 stipule : « Sont punis de la peine d’amende prévue pour les contraventions de la cinquième classe et d’un emprisonnement de six jours à deux mois ou de l’une de ces deux peines seulement ceux qui, soit par voies de fait, violences ou menaces contre un individu, soit en lui faisant craindre de perdre son emploi ou d’exposer à un dommage sa personne, sa famille ou sa fortune, l’auront déterminé à exercer ou à s’abstenir d’exercer un culte, à faire partie ou à cesser de faire partie d’une association cultuelle, à contribuer ou à s’abstenir de contribuer aux frais d’un culte. »

Bien évidemment, on n’est pas obligé d’être sympathisant de l’islam ni d’accord avec ses pratiques tant que cela ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. Mais si, à chaque fois que l’on n’est pas d’accord avec une pratique de l’islam, on doit l’interdire, ce serait l’existence même du musulman dans l’espace public qui serait interdite, car tout ce que celui-ci ferait serait forcément islamique et donc considéré comme un signe religieux ostentatoire, parce que visible.
Ni coercition ni dissuasion

La laïcité n’est pas une autre religion, une religion de plus qui imposerait des dogmes aux citoyens – comment s’habiller, quel régime alimentaire adopter, etc. Il ne faudrait pas que le terrorisme soit un alibi pour transformer la laïcité en machine de guerre contre des musulmans alors qu’ils vivent leur religion paisiblement.

Cela étant dit, en tant que théologien, je ne suis pas d’accord avec un certain nombre de pratiques attribuées à l’islam, et je pense que les musulmans peuvent s’en passer. La solution n’est ni dans la coercition ni dans la dissuasion. Au contraire, celles-ci ont eu un effet contre-productif. On l’a vu avec le foulard. On l’interdit à l’école, et du coup, son port se répand dans les autres espaces. Ce qu’il faut, c’est convaincre.

Néanmoins, je reste relativement optimiste, même dans ces périodes très tendues. En fait, les musulmans sont en voie d’acculturation, c’est juste une question de temps. L’assimilation est d’ores et déjà bien réelle. La délinquance qui bascule parfois dans le terrorisme n’est qu’un accident de l’Histoire. Absolument pas la règle. Avoir sur cette question, comme sur les autres d’ailleurs, une vision dépressive ne résout aucunement le problème. Il faut être optimiste, et il y a des raisons de l’être.

Les musulmans de la troisième génération sont en fait franco-français. L’intégration a fait son effet. Le problème est avant tout social. L’échec scolaire, l’exclusion et la délinquance constituent certes un terrain favorable au recrutement d’une organisation étrangère, mais cela est loin d’être la règle. Le reconnaître est faire preuve de lucidité et d’honnêteté.

Tareq Oubrou (Grand Imam de Bordeaux)
LE MONDE | 21.03.2017

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