LA MODERNITÉ, DE L’ARCHÉOLOGIE À L’ACTUALITÉ

Se tromper de réel conduirait à une erreur herméneutique du Coran et donc d’islamité et de religiosité. Car la réalité est une dimension incontournable de notre connaissance théologique, canonique, juridique et éthique. Nous l’avons assez évoqué à travers la notion de la double herméneutique et en parlant de la théologie de la Révélation, de la théologie de l’Histoire et de la théologie de la réalité, dont les fondements sont tirés du Coran lui-même.

Monde musulman, monde occidental, brèves histoires de la sécularisation.

Notre monde réel est dominé par la civilisation occidentale.. pour l’instant . Nous ne pourrions donc pas faire l’économie de ce fait incontestable dans notre façon de penser et de pratiquer l’islam.
L’archéologie de cette condition moderne remonte à l’émancipation de l’Occident, notamment l’Europe d’un christianisme qui empêchait l’envole de la raison, la recherche scientifique et l’autonomie dans l’interprétation de la Bible. C’est le protestantisme qui ouvra indirectement la voie à la sécularisation. Il prôna l’autonomie du croyant par rapport à l’Église et le droit d’accès direct à la lecture de la Bible, sans la médiation de l’Église Romaine Catholique dominante alors. Ce fut un éclatement du christianisme occidental qui produisit plusieurs Églises. La théologie protestante a en effet ouvert la voie à une certaine rationalité mais a fini indirectement par donner l’occasion à partir de l’eschatologie chrétienne et de la théologie linéaire de l’Histoire inaugurée par Saint-Augustin de produire une philosophie athée du Progrès inaugurée par Karl Marx entre autres philosophes, en passant par Hegel ce théologien-philosophe de la sécularisation du christianisme. Kant qui était de tradition protestante fut lui aussi un des initiateurs de ce mouvement philosophique d’un Salut laïc. La théologie chrétienne du Salut a fini par devenir une sotériologie mondaine, à vivre ici et maintenant.
Héritières d’une eschatologie et d’un messianisme chrétiens -qui ont justifié des guerres de religions, croisades…- certaines religions séculières (Raymond Aron et Jules Monnerot) promettant à leur tour un bonheur et un Salut mais sécularisé, ont fini par devenir des systèmes politiques totalitaires causant deux guerres mondiales mais laïques cette fois-ci.
Il faut reconnaître en même temps que cette sécularisation de l’Histoire a produit une civilisation dont le progrès technologique, scientifique, médical, social, politique, économique… fut le premier de son genre dans l’histoire de l’humanité, malgré certaines reproches que l’on peut lui faire au niveau moral et spirituel.
La sécularisation du monde musulman, quant à elle, fut d’une autre nature. Elle s’est faîte contre une religion qui au départ cultivait une foi intelligente et prônait l’autonomie de la raison et l’accès direct aux Textes et qui a permis à partir des savoirs les plus sacrés et les plus religieux (l’exégèse, la théologie spéculative, le droit, le soufisme,…) de produire des connaissances les plus rationnelles et les plus scientifiques (mathématiques, astronomie, botanique, médecine, architecture…). Cette ouverture de la pensée religieuse de l’islam des origines sur l’universel n’a pas donné l’occasion à « une sortie de la religion », pour pasticher Marcel Gauchet, qui qualifia le christianisme de religion de la sortie de la religion . Cette trahison des enseignements originels du Coran et de la raison universelle, même si elle n’a pas conduit à une sécularisation radicale et une rupture avec la foi musulmane, a conduit néanmoins à une chute civilisationnelle fracassante, dont le monde musulman n’arrive pas encore à s’en remettre.
Bref, nous sommes en présence d’une même sécularisation, avec deux effets et deux destinées opposées : un essor fulgurant de l’Occident et un déclin brutal du monde musulman. Deux histoires, deux expériences historiques différentes, presque inversement parallèles.
Méprisant la valeur du temps, enfermés dans une histoire et dans une inertie mentale, nous avons un sérieux problème avec la notion du progrès, d’évolution, d’invention, de créativité, d’imagination,… Inhibés par une fausse idée, nous croyons que tout sur l’islam et sur la vérité coranique a été dit. Il ne reste plus rien à trouver. Nous psalmodions le passé et l’héritage des ancêtres, comme si l’islam nous a livré tous ces trésors et que tous ses territoires herméneutiques, mystiques, théologiques, éthiques… ont été tous explorés et exploités. En effet, une certaine notion du salafisme mal comprise freine aujourd’hui le discours et l’agir islamiques et les empêche de contribuer à l’essor de la civilisation désormais globale de notre humanité actuelle.
La frustration civilisationnelle musulmane biaise le rapport aux sources, interprétées dans une stratégie identitariste qui renferme les musulmans sur eux-mêmes et empêche ainsi l’islam de circuler ailleurs, dans d’autres cultures et civilisations. Nous le sentons très fort en Occident en tant que minorités, par exemple, où l’islam est confisqué par un certain discours qui le réduit en bouclier identitaire contre des sociétés occidentales perçues comme menaçantes et dangereuses pour la survie religieuse musulmane. Erreur.
Au risque de caricaturer, je dirais que les musulmans donnent l’impression de conduire la voiture de leur Destin, mais dont le rétroviseur est aussi grand que le pare-brise. Ils progressent ainsi dans le temps, mais vers un « avenir-passé », cherchant un paradis perdu, un âge d’or égaré. L’illusion nous viendrait, entre autres raisons, d’une perception de l’Histoire qui confond la logique de la religion avec celle de la civilisation. Elle est fatale. Elle est aussi douloureuse. Car nostalgique, le monde musulman demeure prisonnier d’une histoire de leur civilisation, parfois imaginée et exagérée, et qu’il voudrait reproduire. Or le propre des civilisations est de naître et de disparaître. Aucune civilisation ne se reproduit à l’identique dans l’Histoire. Leur mort est irréversible. Par contre les grands systèmes de l’esprit -les grandes spiritualités et les religions monothéistes notamment- traversent l’Histoire et rencontrent des civilisations avec lesquelles elles composent en même temps qu’elles les transcendent. Néanmoins une religion peut produire une civilisation. L’islam l’avait fait auparavant, mais il ne pourrait en aucun cas être réductible à une civilisation. Commettre cette confusion c’est condamner la religion à disparaître avec la disparition inéluctable de la civilisation. Leurs deux courbes peuvent se rejoindre certes, mais souvent suivent deux allures différentes. De ce point de vue, l’histoire de la civilisation est globalement linéaire et irréversible. Ce n’est pas le cas pour la religion qui ne cesse de se régénérer et de se renouveler, pour reprendre un hadith du Prophète qui parle du renouvellement (tajdîd) de la religion musulmane chaque siècle. Ce renouvellement n’a rien à voir avec le renouvellement de la civilisation arabo-musulmane, qui elle s’est effritée il y a bien des siècles et dont il est faut faire le deuil, une fois pour toute. Elle est née sur les débris d’autres civilisations (gréco-romaine, persane, indienne…) pour subir à son tour le même sort. Le Prophète l’avait prédit quand il a annoncé que les musulmans suivraient le même Destin que celui des Romains et des Perses .
Et c’est sur les traces de la civilisation musulmane et grâce à d’autres facteurs que la civilisation occidentale a vu le jour, exactement comme le stipule la loi de la thermodynamique qui nous informe que rien ne se crée, rien ne se perd tout se transforme. C’est ce que le Coran appelle sunnatallah, la Loi de Dieu dans l’Histoire, ses transformations et ses renversements .

LE CORAN, OU LE MYSTÈRE D’UN SOUFFLE (RUH),

communication 2012 – Tareq Oubrou

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