LE CORAN ET LA VIOLENCE

Parmi les étymologies du mot « islam » se trouve la notion de paix. Dieu dans le Coran est nommé Salâm : Paix. C’est aussi la salutation des musulmans. Quant à la guerre évoquée dans le Coran, elle n’était pas un objectif, ce qui serait d’ailleurs absurde. Elle est un mal nécessaire dans certaines situations, lorsqu’elle est imposée. « La guerre vous a été imposée, alors qu’elle vous est désagréable [1] », dit le Coran. Dans de telles situations conflictuelles, il faut réagir soit par la diplomatie, soit par les armes. Dans toute l’histoire, il en a été ainsi : pas d’autre issue. Celui qui veut pratiquer la couture doit nécessairement utiliser ses ustensiles : le ciseau et l’aiguille. Menacés dans leur foi et dans leur existence spirituelle et matérielle, les musulmans, sous le commandement du Prophète, étaient donc contraints de tirer les armes, une fois forts et organisés. C’était une question vitale. En revanche : « Ne souhaitez pas la rencontre et la confrontation avec l’ennemi. Mais si le combat vous est imposé, alors vous devez résister, et sachez que le paradis est dans l’ombre des épées », leur disait le Prophète. Cela signifie que le martyr est celui qui subit la guerre et la mort, et non le kamikaze qui les recherche, ce qui ne serait en définitive qu’un suicide déguisé. Or provoquer volontairement sa propre mort est interdit, sans parler de celle des innocents. Le Coran est venu autoriser et confirmer une règle universelle, celle de la légitime défense : « Quant à ceux qui, après avoir subi un tort, se défendent, à ceux-là aucun reproche ne sera fait. Le reproche est fait à ceux qui sont injustes envers les hommes et qui, sans raison, se montrent violents sur terre [2] . »

Souvent, la guerre fut inévitable pour le Prophète, mais il arrivait parfois à éviter le conflit par la diplomatie. Nous connaissons les conditions qui lui furent imposées par les Qurayshites en échange d’une trêve de dix ans, lors du pacte de Hudaybiyya que nous avons déjà examiné. Le Prophète en accepta les conditions malgré la position de force et les victoires que les musulmans avaient obtenues. Parmi les termes de ce traité, le Prophète devait laisser partir la personne qui voulait quitter l’islam et Médine, pour rejoindre la Mecque. En revanche, il devait rendre aux Mecquois la personne qui quittait la Mecque pour le rejoindre à Médine. Cette attitude révolta beaucoup de musulmans, au point qu’il y eut une insurrection. Ils perçurent ce pacte comme une capitulation sans raison de la part du prophète, et donc pour eux comme une humiliation, une offense et une atteinte à leur fierté d’Arabes, peuple rebelle et fier par nature.

Le Prophète devait composer aussi avec le rang intérieur traversé et travaillé par des doutes et des moments de réminiscences du fanatisme tribal. Mais le respect des engagements et des traités, même au détriment des musulmans, était l’exigence éthique qui guidait le Prophète dans sa mission, dans un monde où la trahison et l’infidélité étaient courantes. Le Prophète devait prendre en considération les alliances tribales, sans pour autant accepter l’ethnocentrisme des valeurs quand cela heurtait de plein fouet l’universalisme de sa mission. Le Coran, tout en prenant en considération son contexte ethnique, vient néanmoins rompre clairement et sans équivoque avec un certain extrémisme ethnocentrique aveugle [3] : « Si [des musulmans] vous demandent votre aide au nom de la Religion, vous devez les secourir ; sauf quand il s’agit de combattre une nation – non musulmane – avec laquelle vous avez signé un traité [4] . » On est ici en présence d’un exemple on ne peut plus parlant d’une norme qui met le contrat et les conventions signés au-dessus de toute appartenance ethnique ou religieuse. Quant à l’ennemi, il n’est jamais radical ni absolu ; il n’est que relatif et circonstanciel. C’est ce qui explique ce passage qui vise à apaiser l’esprit de vengeance chez certains musulmans et qui dit qu’« il se peut qu’un jour Dieu établisse de l’amitié entre vous et ceux qui étaient vos ennemis. Dieu est capable, Dieu est indulgent. Dieu ne vous interdit pas d’être vertueux et justes envers ceux qui ne vous ont pas combattus à cause de votre foi et qui ne vous ont pas chassés de vos demeures. Dieu aime les justes. Par contre il vous interdit de pactiser avec ceux qui vous combattent à cause de votre foi et qui vous ont chassés de vos demeures ainsi que ceux qui ont aidé à votre expulsion. Ceux qui pactisent avec eux, ceux-là sont iniques [5] ».

Dans un contexte de rupture avec les polythéistes et un climat de guerre totale contre l’islam, la neuvième sourate, considérée comme la plus violente, ne manque pas d’appeler, malgré cela, au discernement : « Et si un polythéiste te demande asile, accorde-le lui, ce sera pour lui une occasion d’entendre la parole de Dieu, puis fais-le parvenir à son lieu où il trouvera sa sécurité. Car c’est un peuple qui ne sait pas [6]. » Dans ce passage, il s’agit pour le musulman de risquer sa vie pour protéger une personne qui serait potentiellement un ennemi de l’islam. Il ne s’agit même pas de convertir mais d’informer des gens hostiles sur le contenu du Coran pour arrêter leur hostilité, car ils combattent le Prophète par ignorance. Vient confirmer ce passage le hadith du Prophète qui dit que toute protection (dhimma) octroyée par un(e) musulman(e) à un non-musulman, même hostile ou en guerre contre les musulmans, engage tous les musulmans, qui doivent la respecter.

À propos des événements historiques rien n’empêchait les auteurs musulmans de la sîra, grâce auxquels nous avons d’ailleurs été informés sur ces conflits, d’évoquer l’existence d’une quelconque volonté de conversion religieuse, comme cause de la guerre. Mais comment pourrait-il en être ainsi, alors que le Prophète n’a pas cessé de recevoir, tout au long de sa mission, des versets qui lui rappellent sa fonction d’informateur et de transmetteur de la Vérité, et non de tyran qui doit imposer sa foi et trancher la tête de ceux qui la refusent : « Tu ne guides pas qui tu veux. C’est Dieu qui guide celui qu’Il veut [7] », lui rappelle le Coran. Non seulement il n’a pas un pouvoir coercitif en la matière, mais il était conscient que la conversion de tous les hommes était impossible, contraire à la volonté de Dieu Lui-même : « Quels que soient tes efforts, la plupart des hommes ne croiront pas [8] » ; « Si ton Seigneur l’avait voulu, Il aurait rassemblé tous les hommes en une seule communauté. Or ils ne cesseront de se diviser [9] » ; « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous les habitants de la terre auraient été croyants. Est-ce toi qui pourrais forcer les hommes à croire par la contrainte ? [10] ». Et le Coran de lui rappeler sa tâche : « Tu n’es en vérité que celui qui a l’obligation de faire entendre le Rappel. Tu n’es pas chargé de le leur imposer [11]. »

Le Prophète devait donc respecter une méthode de diffusion de la foi qui ne devait pas dépasser l’argumentation et le conseil sincère (nasîha), dans les limites de la courtoisie et de la bienveillance : « Appelle les hommes à venir sur le chemin du Seigneur par la sagesse et la douce exhortation [12] » La raison de la religion dans ces conflits étant écartée, le Prophète, en homme vertueux qu’il était censé être, ne pouvait entrer en guerre sans raison juste, objective et rationnelle. C’est un postulat, un dogme de départ, autrement c’est son statut de prophète qui aurait été mis en cause. Il ne pouvait avoir de haine même à l’égard de celui qui ne croyait pas en lui et qui le combattait. Quand les polythéistes l’avaient frappé, tout en essuyant le sang qui coulait de son visage, il priait son Dieu en disant : « Ô Seigneur, pardonne à mon peuple, car ils ne savent pas ! » Le Prophète est mort alors qu’il avait mis en gage sa cotte de mailles chez un juif pour acheter de quoi manger. Autrement dit, il a préféré emprunter de l’argent à un juif plutôt qu’à un musulman, sachant que les musulmans riches ne manquaient pas dans sa Cité, à commencer par le richissime ‘Uthmân Ibn ‘Affân, qui était pourtant son beau-fils et qui sera le

troisième calife de l’islam. Ce geste de sa part est plus que symbolique. D’une part, les juifs qui ont respecté leur engagement sont restés à Médine et n’ont pas été inquiétés pour ce qui est de leur religion, leur identité et leurs biens ; d’autre part, cela signifie qu’il y avait encore à Médine, bien après les conflits avec les tribus juives, des juifs plus riches que les musulmans et plus riches que le Prophète lui-même, lequel est mort dans une pauvreté totale. Aussi le Coran nous rappelle-t-il une réalité évidente à propos des Gens du Livre (et donc des juifs) : « Ils ne sont pas tous pareils [13] », nous dit-il. « Parmi les Gens du Livre, il y en a qui, si tu leur confiais un quintâr [14], ils te le rendraient. D’autres, par contre, si tu leur confiais un seul dinar, ils ne te le rendraient qu’après longue insistance [15] . » On peut dire la même chose des musulmans : il y en a de bons et il y en a de moins bons.

Pour clore ce sujet rappelons que l’Empire musulman, malgré les conflits de pouvoir, s’étendit et permit le développement d’une civilisation qui s’est construite sur les restes des deux civilisations dominantes de l’époque, affaiblies par les guerres et les divisions internes : la romaine et la perse. L’expansion rapide de l’islam s’explique en grande partie par leur déclin et l’aspiration de leurs minorités à plus de justice et de liberté. Beaucoup d’entre elles virent un espoir dans la nouvelle civilisation naissante. C’est ce qui explique la pénétration de l’islam en Espagne, pour ne citer que cet exemple. Ce sont les juifs et les chrétiens d’Espagne qui firent appel aux musulmans, pour les délivrer de l’oppression qu’exerçaient sur eux les Wisigoths, qui étaient aussi des chrétiens. Tout ne s’explique pas dans ces conquêtes musulmanes par des raisons religieuses.

Et comme toute religion qui entre dans la logique de la civilisation, de la politique et de l’identité, l’islam y a laissé une partie de ces valeurs spirituelles et morales jusqu’au déclin et l’effritement puis la disparition de l’Empire ottoman.

 

[1] Coran 2 : 216.

[2] Coran 42 : 41 et 42.

[3] Le Coran condamne le « fanatisme du temps de l’ignorance (paganisme) » : hamiyatu al-jâhiliyya (48 : 26).

[4] Coran 8 : 72.

[5] Coran 60 : 7 et 8.

[6] Coran 9 : 6.

[7] Coran 28 : 56.

[8] Coran 12 : 103.

[9] Coran 11 : 118.

[10] Coran 10 : 99.

[11] Coran 88 : 21 et 22 (voir les deux versets en entier).

[12] Coran 16 : 125.

[13] Coran 3 : 113.

[14] C’est une somme d’argent apparemment très élevée (1 000 pièces d’or, 1 000 dinars ?, on ne sait pas précisément). Nous sommes en présence d’un contenu du Coran dont le sens nous échappe, car il fut enfoui dans l’histoire et les savants musulmans n’ont jamais essayé de le ressusciter. Ils savaient que ce contenu était destiné aux seuls contemporains du moment coranique.

[15]  Coran 3: 75.

Coran, clés de lecture – Tareq Oubrou – Fondapol Janvier 2015 – p25 à 29

 

 

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