L’ÉCONOMIE TÉLÉVISUELLE ENTRE L’IMAGE ET LA CROYANCE

Je ne parlerai pas ici de l’aspect matériel, financier…, même s’il est très important puisqu’il commande la logique et le fonctionnement télévisuels. On sait également que l’image mange économiquement l’imprimée, la lettre, et favorise ainsi le réveil d’un climat oligarchique que l’écrit républicain, par l’école, et le journal à petit prix avaient notoirement atténué. Mais ceci relève d’une autre optique, une autre approche du sujet. L’économie dans mes propos ici est autre. Elle est à prendre dans le sens où la télévision est la pièce maîtresse dans l’administration des faits et des choses et leur « révélation » aux téléspectateurs. Elle est un concept de la gestion des réalités temporelles, intellectuelles, matérielles et même spirituelles qui fait d’elle comme « Eglise cathodique » un corps intermédiaire. Un médium qui est aussi message. On l’aurai compris. Parler de l’économie c’est parler de l’« Incarnation ». Une sorte de rachat de l’image par l’image. Le contrat imaginal du Dieu de la Genèse avec sa créature serait resté sans issue depuis la Chute, dans l’Ancien testament. Dieu sans image, le peuple resta sans oreilles. Autrement, un Dieu qui n’a cessé d’interpeller son peuple, de lui parler, d’inscrire sa Loi dans la lettre, mais en vain.

La lettre est restée comme morte, tant que l’image n’est pas venue la soutenir. Est venue la nouvelle version de la Révélation, avec le christianisme pour achever la Révélation à travers un Dieu dont la vérité se distribue, se dépense. La Révélation, comme mode de communication divine, se fait alors par Image et par Voix. On est donc en plein économie trinitaire : Dieu, l’Image et la voix. En réalité, ce qui était vérité au commencement, ce n’était pas le Verbe, mais l’Image. Autrement dit, si le Verbe était au commencement, il l’était dans la mesure qu’il est Image de Dieu. La ressemblance selon cette économie est parfaite entre la vérité et l’image, sans écart. Visible, elle se déclare avec un visage. Dieu ici, non seulement communique mais se communique, « essentiellement », renouant ainsi avec la créature par la seule alliance possible, alliance originaire de la Création, celle de la similitude. Car au début, Dieu a créé Adam à son Image. Ici il faut la prendre à la lettre, et adieu l’exégèse métaphorique et anagogique ! Après la disparition de l’Image de Dieu, le Christ, la Révélation fût représentée par l’image iconique. Dans d’autres traditions, l’économie qui lie l’image et l’icône n’existe pas, puisque aucune icône n’est possible pour représenter l’information révélée. Cette question mérite d’être posée car elle permettrait de scruter la résistance des croyances religieuses, notamment monothéistes, aux effets de la télévision.

Comment ce rapport se décline-t-il dans les différentes Traditions – monothéistes ou non d’ailleurs – selon qu’elles soient iconiques ou aniconiques ; selon que le signe en tant que médiation, soit idolâtré ou traversé pour accéder au sens caché qu’il est censé symboliser ou représenter ? Est-ce que l’esprit monothéiste d’abstraction -d’un croyant juif et musulman, par exemple- qui donne au livre et à la lettre une importance exclusive dans le rapport à la Révélation, voit-il l’image, l’icône et par conséquent la télévision avec les mêmes mécanismes psychanalytiques, psychologiques, spirituels qu’un chrétien surtout l’orthodoxe et le catholique ? Vaste problématique. Ce que nous pouvons avancer rapidement, c’est que contrairement au christianisme (hormis peut-être le christianisme iconoclaste), en islam et en judaïsme, on est moins curieux quant au mystère de l’essence divine, dans le sens qu’il doit rester entier et qu’il est impie le fait de le scruter. Le péché dans ces deux traditions réside dans une pensée qui serait indiscrète, voyeuriste. Une Tradition qui entretient un discours sur l’essence divine, sur son Etre, transcendant, qui dépasse toute compréhension et échappe à toute visibilité, ne peut qu’être hostile à toute figurabilité et même à toute figure historique du Salut. Elle pourrait donner à ses fidèles une résistance théologique à l’image en général et donc à la télévision en tant que productions de croyances informationnelles visuelles. La foi de leurs fidèles serait alors plus armée. Autrement, les différentes Traditions (monothéiste ou non) et cultures ne verraient pas alors la télévision avec le même oeil, je dirai avec le même système mental de croyance.

La Télévision ou l’image
comme opérateur de vérités, une fabrique de croyances.
Revue Actualis
Par Tareq Oubrou
Novembre 2004

LA TELEVISION OU L’IMAGE COMME OPERATEUR DE VERITES, UNE FABRIQUE DE CROYANCES

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