La réponse éthique musulmane à la dualité laïque

La laïcité française reste intrinsèquement duale. Dans les textes, elle est théoriquement favorable à la liberté de conscience au sein de l’espace public, mais, pour ce qui est des mentalités, des interprétations et des pratiques, elle a gardé des réflexes de défiance à l’égard de la religion. Hier, à l’égard du catholicisme ; aujourd’hui, de l’islam.
Elle est aujourd’hui, avec l’islam, encombrée de questions qui ne relèvent pas forcément de son domaine. Dès qu’il s’agit de visibilité des musulmans, y compris culturelle, on appelle au secours la laïcité. Or il s’agit parfois de comportements qui participent simplement d’un changement de normes sociales. En France, explique Émile Poulat, il fut un temps où il était inadmissible qu’une femme sorte sans se couvrir les cheveux[1]. Les hommes aussi, d’ailleurs. Cela n’avait rien à voir avec la laïcité. De fait, l’État ne peut entrer dans l’intimité des gens quant aux significations qu’ils donnent à leur apparence et comportements (culturels, politiques, religieux, etc.) tant que cela ne présente pas un danger pour les personnes et pour l’ordre public.
Pour être encore plus explicite, je prends ici le cas de l’interdiction du voile intégral (la burqa) et l’évocation de l’argument de la laïcité.
Le discours politique qui a été tenu pour justifier cette loi a nui considérablement à la laïcité, qui, ne l’oublions pas, est en principe favorable à la liberté de conscience, et qui doit même la protéger. L’argument de l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public devrait être rationnel, fidèle à notre philosophie du droit français. Le seul argument positif plausible est que « tout(e) citoyen(ne) doit être identifiable dans l’espace public ! » Or il s’agit d’une question de sécurité qui n’a rien à voir avec la laïcité ni avec la question du visage et sa symbolique – notamment lévinassienne – dans la relation à l’autre, ni avec l’égalité des sexes. Évoquer ce dernier argument est aussi hors sujet : depuis quand les hommes et les femmes s’habillent-ils de la même manière ? Et quel rapport entre les vêtements des hommes et des femmes et les principes de laïcité et d’égalité ?
On ne « civilise » pas les gens par des codes vestimentaires imposés à coups de lois. Notre philosophie du droit français est rationnelle et non coutumière, et doit le rester.
Au cours d’une discussion avec un homme politique français, je lui dis que, dans certaines sociétés musulmanes, ce sont les hommes qui cachent leur visage et non les femmes, comme chez les Touaregs. Il me rétorqua bêtement que si les hommes se cachaient le visage c’était à cause du sable. J’ai souri bien sûr, car pour lui le sable ne gênait que les hommes et pas les femmes. Or, ces hommes cachent leur visage parfois même à l’intérieur des tentes. J’ai ainsi vu des Touaregs en France habillés de la même manière, visage caché. C’est dire qu’il ne s’agit là que de codes vestimentaires, différents selon les cultures. Et que cela n’a rien à voir avec l’égalité des sexes. Sinon on considérerait que les Écossais sont plus évolués que nous en la matière, puisque les hommes comme les femmes portent une jupe. Ce qui est encore plus gênant, c’est que le politique déclenche un débat enflammé sur la laïcité et l’égalité des sexes, puis, une fois la loi votée, ne se soucie plus de son effectivité. Le politique donne ainsi l’impression qu’il est en train de régler le problème pour gagner quelques électeurs. Or, le feu médiatico-politique qu’il a allumé n’est pas éteint. Au contraire, il est entretenu. C’est le cas pour le « voile radical ». Malgré la loi, il y a encore des femmes totalement voilées, visage dissimulé, qui circulent dans les rues des villes et des villages français sans être inquiétées. Pourquoi donc voter une loi que l’on n’a pas les moyens de faire respecter ? C’est ainsi que le politique législateur contribue à affaiblir le droit, la laïcité et la République.
L’autre effet négatif est que brandir la laïcité pour ce genre de question donne l’impression que la France est contre l’islam et les musulmans. Ce qui n’est pas vrai, bien sûr. Ces lois sont le fruit d’une peur et non d’une islamophobie, comme veulent le faire croire certains marchands de victimisation. Mais c’est malheureusement ce qui a été compris par le comité des droits de l’homme de l’ONU, qui a condamné la France pour discrimination à cause de ce texte. Certes, l’instance n’est pas juridique, mais sa condamnation est symptomatique. L’image de la France ne devrait pas être abîmée par une compréhension et une application nuisible à la laïcité. Une loi doit être générale et non stigmatisante. Que notre lecteur comprenne bien que je ne défends pas le voile radical – au contraire. Je suis très dérangé, comme beaucoup de mes concitoyens et mes coreligionnaires, par les femmes qui s’habillent ainsi, et paradoxalement se montrent en se cachant. Car on est là à l’opposé même de la pudeur, qui suppose la discrétion et exige d’évoluer dans l’espace public sans se faire remarquer, comme nous l’avons défendu dans un chapitre précédent. Ce sont des comportements d’une inconscience affligeante et de provocation gratuite, qui ne font qu’attiser la haine contre l’islam et les musulmans.
La deuxième raison de mon désaccord, c’est qu’en tant que canoniste je considère que cette pratique ne repose sur aucun argument, même pas sur un soupçon de verset coranique ou de parole authentique du Prophète. J’irai plus loin. Même dans une société totalement musulmane, je souscris à cette interdiction. Il est impératif de « se faire identifier pour des raisons sécuritaires ». Nous ne sommes plus au Moyen Âge où les déplacements des femmes étaient considérablement réduits. Aujourd’hui, ces dernières investissent tous les espaces, avec des responsabilités dans tous les domaines. Elles doivent, pour des raisons de sécurité, être comme les hommes, identifiables, au moins à visage découvert. Que la musulmane vive en France ou ailleurs. Cela signifie que l’interdiction d’une liberté individuelle, qu’elle soit religieuse ou pas, doit être justifiée par le seul risque qui menace l’ordre public et qui touche à la sécurité des individus, y compris celle de ces musulmanes qui se cachent le visage. Car il y va de leur propre sécurité en cas d’incident sur la voie publique (vol, crime, violence, etc). Par conséquent, à mes yeux, la loi est justifiée et légitime ; mais l’argument de la laïcité, ici, erroné.
Je trouve dommage qu’une certaine subversion de la laïcité donne l’image d’une France hostile aux musulmans. Nous oublions qu’il y a de nombreuses populations qui nous observent, et notamment des pays majoritairement musulmans. Et que toute lecture crispée de la laïcité peut les dissuader d’y voir un modèle universel à suivre. Tout en appelant au respect de la laïcité constitutionnelle et juridique, je suis conscient que ce qui fait une société et un bien vivre-ensemble au quotidien ne sont pas uniquement des lois et des institutions, mais aussi une éthique de réconciliation partagée. Le lecteur comprendra alors pourquoi nous prônons fortement une acculturation de l’islam et une discrétion de sa visibilité religieuse pour répondre, justement, à cet aspect culturel français marqué par une certaine « laïcité des mentalités » chargée d’irrationnel et d’émotionnel, lesquels sont parfois dommageables, pour l’image de la laïcité comme pour celle de ses textes philosophiques et juridiques. […]
1. Émile Poulat, Notre laïcité ou les religions dans l’espace public,op. cit., p. 62.
Appel à la réconciliation : Foi musulmane et valeurs de la République française – Tareq Oubrou – Édition Tribune Libre Plon – p329 à 334
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