Aux sources d’une vision philosophique inédite de l’Histoire. Part.6 (fin)

L’inertie portée vers un futur, que l’on a invoquée tout au début, explique pourquoi les penseurs de l’histoire ne se contentent plus de poser la question : comment cela s’est produit ? Mais posent aussi la question comme l’avait posée Tocqueville dans son introduction à la Démocratie en Amérique : « Où allons-nous donc ? ». Cette question s’applique totalement à notre sujet. Nous venons d’aborder l’obstacle et la contradiction auxquels est confronté notre égalitarisme féministe, la réalisation paradoxale du modèle masculin dont il est censé s’émanciper. Or l’égalitarisme extrême et abouti, lui, pense que le féminin est le produit de la culture et qu’on ne naît pas femme, mais on le devient ; et que l’homme ne naît pas -non plus- homme, il le devient. Ce qui ouvre la voie vers un autre modèle à réaliser, ni masculin ni féminin selon la « traditionnelle » conception. Pour le réaliser, il faudrait d’abord déconstruire les deux anciennes identités sexuelles pour en proposer une, commune et partagée. Et ceci passe par un certain degré de « masculinisation » de la femme d’un côté et par un certain degré de « féminisation » de l’homme de l’autre. C’est ce qui peut-être compris du développement de la théorie égalitariste de E. Badinter.
Ce qui est paradoxal dans les conséquences de cette vision de l’homme et de la femme, c’est qu’il s’agirait en définitive d’opérer un retour aux origines de l’Homme biblique, primordial. Le progrès selon cette perspective ne serait plus une découverte d’un modèle inédit, mais un retour à un modèle archétypal qui a déjà existé. En effet, asexué, l’Homme Adamique originel, après avoir subit une parthénogenèse ou « colonage primordial différencié », si j’ose m’exprimer ainsi, a donné naissance à la femme. C’est ainsi qu’il devint homme, masculin. Pour retourner à l’Homme archétypal, l’égalitarisme sexuel serait alors, mais cette fois-ci inconsciemment, un processus régressif qui ne voudrait passer que provisoirement par le modèle de l’homme sexué (masculin), dont il faudrait modifier également l’identité, en mettant-en quelque sorte- en relief les
traces féminines originaires qu’il aurait gardées en lui, après la sortie -de sa côte- de la femme, pour retrouver enfin l’Homme parfait, asexué, car à « l’image de Dieu ». En effet, génétiquement, l’homme contient à la fois le masculin et le féminin (avec ses chromosomes sexuels, XY), alors que la femme ne contient que le féminin (avec ses chromosomes sexuels, XX). Aussi, et contrairement à l’ADN nucléaire dont la moitié vient du père et l’autre de la mère, l’ADN mitochondriale est-elle entièrement féminine. Tout ceci qui réconforte la présence du féminin dans le masculin. Passer par l’homme serait alors le passage obligé pour accéder à ce modèle, étrangement divin, originel, biblique, contenant les deux sexes confondus en un seul. Ainsi, nous sortirions de la philosophie et de la théologie linéarité de l’Histoire pour opter pour une fois pour l’« éternel retour du même » de Nietzsche. Nous sommes là en présence d’une fiction, mais fiction d’hier est réalité d’aujourd’hui, et fiction d’aujourd’hui réalité de demain. Tout serait possible.
La philosophie du progrès est ici renversée par une théorie d’un retour qui progresse parallèlement mais négativement. Selon cette vision égalitariste féministe dans sa forme achevée, totalement sécularisée, la sexualité serait totalement découplée de la reproduction. Pour les évolutionnistes en rupture avec toute référence biblique, il s’agirait alors d’une sorte de régression vers des modèles de reproduction, telle qu’elle s’effectue chez les organismes primitifs, par scissiparité et parthénogenèse. Ce qui conduirait en quelque sorte à une défaite et du néodarwinisme, et du néolamarckisme dont l’évolutionnisme reste globalement linéaire et déterministe, au profit de la théorie neutraliste de Motoo Kimura, procédant de hasard sans nécessité, une vision qui nous fait sortir d’un anthropomorphisme souvent porté à un déterminisme, en réhabilitant le hasard et qui ouvre le champ à une possible évolution dans le sens de la régression et du retour.
En guise de conclusion on peut avancer, qu’après avoir subi une première sécularisation en devenant une philosophie linéaire irréversible de l’Histoire -selon cette idéologie égalitariste évolutionniste qui fait son chemin, la théologie judéo-chrétienne pourrait subir une deuxième forme de sécularisation pour devenir une philosophie de l’Histoire réversible et circulaire, de retour, permise par les techno sciences, la génomique, le clonage…
On peut conclure également, et sans témérité, qu’axiologiquement d’aucuns penseraient que la linéarité de l’Histoire nous conduirait au progrès dans le sens positif, alors que d’autres penseraient que le progrès en le domaine resterait linéaire, certes, mais tendrait vers un déclin inéluctable. C’est dans cette ambivalence que le fatalisme du progrès actuellement régnant tiendrait le milieu entre les deux, en l’attente d’une philosophie des limites.

L’égalitarisme féministe et l’évolution. Entre le progrès et le déclin, en l’absence d’une philosophie des limites.

Tareq Oubrou, revue Actualis, Islam et société, n°4- 2005

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