Musulman et non-pratiquant, cela est-il concevable ?

Les mots indiquent le sens et le voilent en même temps. Ceux-ci peuvent même devenir des maux, quand les choses sont mal nommées[1]. Ils peuvent alors ajouter à la confusion des situations. Généralement, nous ne savons pas de quoi nous parlons ; et nous nous rendons compte de la complexité d’un terme lorsque nous essayons de l’expliquer. Le mot « pratiquant » en islam fait partie de ceux-là.
Il était déjà source de conflits dans les sociétés musulmanes avant de faire irruption en France. Je me souviens, au Maroc, mon pays d’origine, lorsque j’étais jeune, vers la seconde moitié des années 1970, du mot utilisé pour désigner un pratiquant, c’était multazim ; qui est apparu avec les mouvements islamistes[2]. Au lieu d’employer le mot coranique ‘âmil, qui désigne le croyant transformant sa foi en acte juste, on lui préféra un mot séculier, multazim. Parce qu’il faisait plus moderne, plus tendance. En effet, ce mot était déjà dans le champ sémantique des courants séculiers. On parlait par exemple de l’art engagé (al fan almultazim) pour la cause nationaliste arabe ou le communisme dans ces sociétés. C’est donc une notion « profane » devenue « religieuse ».
Le multazim est ce « nouveau musulman » : un born-again[3] façon musulmane. Il est apparu avec un mouvement mondial de desécularisation ou réenchantement du monde[4], qui a entraîné avec lui le phénomène de la aslamat, « réislamisation ». Un autre vocable impropre, car les musulmans de ces sociétés n’ont jamais quitté leur religion. Le multazim est aussi qualifié de « frère » (akh), une sorte de « camarade » façon musulmane. Le terme multazim signifie surtout le « frère engagé », terme qui a été banalisé par des tendances islamistes d’inspiration « Frères musulmans ». Même chose pour la multazima, qui a pris le nom de « soeur » (ukht) à condition qu’elle porte le hijab, devenu depuis le porte-drapeau de ce phénomène.
Idéologiquement, la notion de multazim ne se contente pas de désigner le simple musulman qui respecte les grandes obligations religieuses sans qu’il soit engagé dans le mouvement islamiste. Le multazim est un musulman militant, mû par une passion contestataire et opposé aux traditions, aux systèmes et aux institutions qu’il considère non islamiques, y compris lorsqu’elles sont religieuses officielles. La logique ressemble fortement à celle d’un communisme révolutionnaire.
Ce concept en est arrivé parfois à engendrer un conflit de générations et des tensions familiales, voire des ruptures violentes. Certains sont allés jusqu’à qualifier la société de « païenne ». Je me souviens qu’à cette époque un livre circulait, entre autres littératures islamistes, parmi les militants que nous étions, intitulé Le Paganisme du xxe siècle[5]. Le mot d’ordre de certains mouvements islamistes était le même que celui de Jésus, mais pris à la lettre : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple[6]. » Le conflit est alors engagé entre ceux qui veulent avoir le monopole de la compréhension et de la pratique de l’islam et le reste des musulmans. Ici, la persécution de l’islam ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur de la communauté et cela continue depuis, sous des formes plus violentes encore, avec le terrorisme dont les premières victimes dans le monde sont les musulmans eux-mêmes.
Parmi les symptômes indicateurs de l’importation en France de ce conflit se trouve la séparation entre les musulmanes qui « pratiquent » le « voile » (hijab) et celles qui ne le « pratiquent » pas, pour ne citer que cet exemple parmi d’autres qui nous occupent beaucoup ici.
Le concept de musulman engagé « pratiquant » est donc lié à ce retour à l’islam, un retour fracassant. On parle beaucoup d’un réveil de l’islam. Il s’agit d’un tellement mauvais réveil que je lui préférerais un sommeil paisible. Le contour de cet islam reste très flou et dangereusement brouillon, et se contente de slogans creux comme : « L’islam est la solution » ; « L’application de la sharia est la solution » ; « Notre constitution est le Coran », etc. Ce mouvement, qui porte une envie de sécession et de séparatisme, a encouragé une lutte engagée et militante, celle des « musulmans laïques » (‘almâniyyûn). Depuis, une bataille sans merci est déclarée entre les ikhwân et les laïques, pourtant tous musulmans. Le ‘almânî (séculier) est devenu l’antinomique du multazim.
Ce conflit sur la question de « la pratique » entre musulmans dans les pays d’origine est devenu une inquiétude de la société française. Angoissée par toutes les affaires liées à l’islam en France depuis plus de trente ans, celle-ci a fini par considérer, dans son immense majorité, que tant que les musulmans ne renonçaient pas à leurs « pratiques » et ne devenaient pas « laïques[7] », ils ne pourraient jamais être intégrés dans la société et dans la République.
Malgré les multiples alertes lancées par la société française, les musulmans de France, notamment certains leaders d’associations ou prédicateurs, et même certains musulmans qui se qualifient de laïques, continuent à nourrir les ambiguïtés sémantiques, qu’ils soient qualifiés de « pratiquants » ou de « non-pratiquants ». C’est le fruit de l’inconscience, de l’ignorance et de la suffisance.
Si nous avons commencé par ce geste de déconstruction[8] ou d’archéologie[9] rapide, partielle et sommaire de la notion de « pratiquant », c’est pour savoir comment les effets, notamment négatifs, de ce mot se perpétuent dans notre réalité laïque française afin d’en proposer une lecture fidèle à notre paradigme de réconciliation.
Notre approche se fera selon la règle consacrée : « Point de disputation autour des vocables[10] » en évitant ainsi l’« essentialisme[11] », qui ferme l’intelligence dans des mots et l’empêche d’accéder à leur plasticité[12]. C’est à la lumière de ces idées que nous convoquerons les mots et prendrons le sens de leur usage. Ce principe est vrai pour tous les autres sujets abordés dans cet essai.
L’essentiel est de répondre à une question pratique et très sensible, celle de la visibilité de l’islam dans le contexte laïque français comme problématique aussi bien théologique fondamentale que politique concrète. Pour y répondre, nous emprunterons plusieurs biais. Il faudra donc un peu de patience. Nous éviterons d’être trop précis, trop carrés et trop frontaux, plus que ne l’exige le problème.
1. Albert Camus aurait dit : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »
2. Le mot « islamiste » dans nos propos n’est pas forcément péjoratif, car il recouvre des réalités différentes, voire opposées : des plus pacifiques aux plus violentes ; des plus politisées aux plus apolitisées, comme les tablighis.
3. « Nouvelle naissance », en anglais, une notion chrétienne évangélique. Les catholiques parleront plutôt de « régénération ».
4. Ce mouvement est décrit dans l’ouvrage collectif Réenchantement du monde, dirigé par Peter L. Berger, Bayard, 2001.
5. Titre d’un livre écrit par Mohammed Qotb, qui n’est autre que le frère du fameux théoricien de la rupture Saïd Qotb, dont les ouvrages ont contribué à cette tension générationnelle au sein du monde musulman, notamment son Jalon sur la route de l’islam, que l’on trouve traduit en français.
6. Luc (14, 26).
7. Qualifier le citoyen de laïque, c’est méconnaître la philosophie politique sur laquelle est basé notre modèle républicain. Le citoyen peut être croyant ou pas, « pratiquant » ou pas : catholique, musulman, protestant, juif, bouddhiste, agnostique, athée, etc. Seule l’Église catholique use du vocable « laïc » par distinction de « clerc » catholique, prêtre, évêque, etc. C’est la République et ses institutions qui sont laïques, non la société et les citoyens.
8. Selon Heidegger, puis Derrida, la déconstruction consiste à « démonter » un mot, un concept, pour savoir comment les éléments qui le composent se sont établis.
9. Dans le sens foucaldien, qui consiste à suivre l’évolution historique des idées.
10. C’est une formule très utilisée dans les disputations et les controverses entre les savants musulmans.
11. Considérer que le mot n’a qu’un seul sens, quel que soit son emploi.
12. Karl Popper, La Quête inachevée, Calmann-Lévy, 1981, Presses Pocket Agora, p. 23-39.
Appel à la réconciliation : Foi musulmane et valeurs de la République française – Tareq Oubrou – Édition Tribune Libre Plon – p75 à 80
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