Pensée et langage, ou la fabrique de l’homme

« Il n’y a pas de bêtes sur terre ni d’oiseaux qui volent de leurs propres ailes, si ce n’est des communautés comme vous autres – humains », souligne le Coran. L’homme est un animal parmi les animaux, si ce n’est qu’il pense et parle plus que les autres. A-t-il des pensées heureuses ou des pensées malheureuses ? À lui de choisir.
Si nous méditons quelques instants sur nos peines, nous trouverons que la plupart nous viennent de nos pensées. Nous accueillons certaines informations sans vérification : des idées qui font notre misère mentale. Il y en a même parmi nous qui ont cette capacité de souffrir de rien. Rien que l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes, du monde et de leur société, aussi paisible et prospère soient-ils, est suffisante pour les rendre malheureux.
En effet, les germes des crises se trouvent dans nos esprits et non pas toujours dans le réel. Nous en sommes parfois tellement convaincus que nous précipitons leur avènement. Il y a effectivement des prophéties du malheur autoréalisatrices. Comment sortir d’une vision pessimiste du monde, de la société et de soi-même ? Il suffit de changer de perception du monde et le monde changera. Il vaut mieux gouverner les causes que les effets. Et les causes sont généralement dans nos pensées. C’est le chemin le plus court, mais peut-être le plus difficile. Essayons !
L’homme qui fait la parole ou la parole qui fait l’homme
Nous avons beaucoup de choses à apprendre des animaux. Al-Jahiz (776-867), théologien musulman et éthologue, est l’un des précurseurs de Darwin. Il a fait, dans son monumental ouvrage al-hayawâne (l’animal), des analogies et des comparaisons entre l’homme et différentes espèces animales. En parlant des oiseaux, il a remarqué que, contrairement à l’espèce humaine, il n’y a pas chez eux de gâchis sémiologique dans la communication[1]. Ils ont une économie de langage à moindre perte qui leur permet d’assurer une relation entière avec leurs semblables.
Les hommes, eux, souffrent de verbiage, d’inflation langagière. Cela produit des conflits, car trop de communication tue la communication. L’homme souffre d’excès, ce que l’animal ignore. C’est cela aussi l’évolution. Elle n’a pas que du positif. On dit que la parole est le propre de l’homme, mais bien souvent il en est la première victime. Car contrairement à ce que pensent certains, c’est la parole qui fait l’homme. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde[2] » ; mais refuser de les nommer n’est pas moins risqué. Car là où il n’y a pas de langage, même insatisfaisant, il y a violence.
Il est vrai aussi que tout langage humain est agissant d’une manière ou d’une autre. Tout ce que dit l’homme du monde et de lui-même fait l’homme, positivement ou négativement. Les particules élémentaires ou les planètes restent insensibles à nos théories. La théorie de la gravitation de Newton ou celle d’Einstein ? Peu importe, les particules et les planètes « graviteront » toujours de la même manière.
Les théories de l’évolution ne changeront rien non plus à la réalité d’un animal. « Le biologiste passe, la grenouille reste », disait Jean Rostand[3], qui se qualifie lui-même d’« homme de grenouilles[4] ». Toutes nos théories biologiques sur l’animal n’ont aucun effet sur sa réalité. Par contre, quand nous intervenons au niveau de la matière et du vivant, nous modifions forcément leur réalité. En revanche, la linguistique, la sociologie, l’anthropologie, la psychologie, la psychanalyse et tout ce qui décrit l’homme impactent l’homme. Quand nous parlons de la femme et de l’homme, nous les façonnons. Ici, le descriptif se confond avec le performatif. La frontière entre le savoir et l’usage que nous en faisons est très mince.
La métaphysique n’échappe pas à cet état de fait, a fortiori. L’erreur est inévitable. Conscient de ce risque, je préfère celle d’une théologie optimiste que celle du pessimisme. C’est donc en tant que théologien engagé que je crois fermement que la métaphysique et la théologie doivent jouer un rôle important dans la réconciliation des hommes. Sans rompre avec son aspiration fondamentale transcendantale, la théologie doit trouver des aspects concrets et appliqués pour apaiser l’angoisse existentielle de l’homme. C’est même là le propre d’une religion digne de ce nom. Puisque métaphysiquement tout est dans les commencements, commençons alors par la conclusion : oui, l’homme est bon !
 
1. Amroe al-Jahez, Al-Hawân, Dâr al-Kitab al-’Arabi, Beyrouth, 2008, t. I, part. VII, p. 1399.
2. Une citation qu’on attribue souvent à Albert Camus. La citation que j’ai trouvée est : « […] de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel et de parier, face à la douleur des hommes, pour le bonheur » (Albert Camus, L’Homme révolté, Gallimard, 1951, « Folio », p. 356).
3. Jean Rostand, Confidences d’un biologiste, Inquiétudes d’un biologiste, textes réunis par Jean-Louis Fischer, La Découverte, 1987, p. 234.
4. Ibid., p. 49. Le biologiste qui examina des milliers de grenouilles et plus de cent mille crapauds (ibid., p. 51).
 
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Appel à la réconciliation : Foi musulmane et valeurs de la République française – Tareq Oubrou – Édition Tribune Libre Plon 2019 – p127 à 131
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