jeudi, juillet 7 2022

Le Prophète concentrait en sa personne plusieurs fonctions. Il était le transmetteur fidèle de la Révélation à la lettre, puisqu’elle lui a été dictée par Gabriel. À ce titre, il est un exemple à suivre pour les coranistes – narrateurs du Coran (al-qurrâ‘e) –, mais aussi pour les traditionalistes – narrateurs de la Sunna (al-muhadithûn). Ces derniers, à la différence des premiers, pouvaient diffuser uniquement le sens de la Sunna selon leurs propres mots, comme le faisait le Prophète lui-même qui transmettait les inspirations qu’il recevait mais en ses propres termes et ses propres attitudes, puisqu’elles ne lui furent pas dictées comme le Coran. Il était aussi celui qui explique le contenu du Coran et donc un exemple à suivre également pour les exégètes, notamment pour les muftis casuistes dans sa manière de répondre à des faits qui n’étaient pas abordés par la Révélation.

Il jugeait et instruisait les affaires et les conflits, il est donc un exemple pour les cadis par la suite.Il était surtout maître et éducateur spirituel, comme l’indique le Coran. Et à ce titre, le saint parfait et le maître spirituel à suivre par excellence pour les mystiques soufis, etc.Mais la fonction qui a suscité le plus de désaccords chez les théologiens, canonistes et juristes musulmans est celle de la gestion de la cité et de la gouvernance politique et le statut de celui qui lui succédera à la tête de la communauté.Nous n’allons pas aborder les détails historiques tant sa succession fut compliquée. Cette question s’immisça très vite dans la dogmatique après un débat tendu entre ses disciples juste après sa mort et la guerre de pouvoir qui s’est ensuivie.

On parle de « la grande discorde » (al-fitna al-qubrâ).La pire dans l’histoire musulmane, car elle eut des conséquences irréversibles jusqu’aujourd’hui : la division entre sunnisme et chiisme, aux graves répercussions théologiques. Cette confusion entre la dogmatique et le politique fut une première erreur commise dans l’histoire musulmane après la mort du Prophète avec tous les conflits et les guerres qu’elle a engendrés.Il faut dire que la mort du Prophète fut un grand choc pour ses compagnons. Ils ne s’y attendaient pas, même s’ils le savaient mortel comme le martèle pourtant le Coran dans plusieurs versets. Ils n’y étaient ni psychologiquement ni politiquement préparés, d’autant qu’il ne leur laissa aucune consigne formelle.Or, si cette question du pouvoir faisait partie de la religion proprement dite, le Coran l’aurait explicitement soulignée ou bien le Prophète l’aurait indiquée de manière récurrente comme pour les autres sujets de la foi, du culte et de l’éthique.

Ce mutisme des textes est déjà une réponse à notre question. C’est-à-dire que le politique n’était pas un sujet du message coranique, même de façon subsidiaire. En outre, le Prophète n’était non seulement pas un roi, mais il refusa radicalement ce terme. On peut en conclure que sa gestion politique et temporelle ne faisait pas partie du coeur de sa mission, même de son vivant, c’était seulement une tâche temporelle liée au moment coranique. Nous l’avons montré.

Qu’en est-il de ses successeurs ?

Après la mort du Prophète, on donna arbitrairement le titre de calife à celui qui dirige les affaires temporelles de la nation musulmane, afin de garantir son unité. Le calife signifie initialement celui qui succède, qui remplace le Prophète, notamment Abubakr, Omar, Othmane, Ali. Les sunnites les appellent les quatre califes bien guidés (al-khulafâ’ ar-râchidûn). Ce qualificatif est tiré d’un hadith du Prophète dont l’authenticité reste discutable (Ibn Al-Qatân). Cette succession fut un enjeu théologico-politique considérable.

Pour les sunnites

Pour les sunnites, la prophétie étant close, le calife ne pouvait succéder à Mahomet que sur un plan purement temporel à certaines conditions, sans pour autant être infaillible moralement ni irréprochable intellectuellement. Il est théoriquement choisi par les musulmans de manière « démocratique ».

Pour les chiites

Les chiites, quant à eux, considérèrent majoritairement que leurs « imams », dont le nombre et les noms diffèrent selon les doctrines chiites (duodécimain, ismaélisme, zaydisme, etc.), incarnaient une fonction religieuse comme une dérivée filiale de la prophétie de Mahomet. Pour certains, ces imams sont inspirés et initiés de manière occulte par Dieu lui-même. Pour l’écrasante majorité chiite, ils sont infaillibles moralement, ne font pas de péché. Impeccables intellectuellement, ils ne font pas d’erreur. Ils sont tous de la descendance du Prophète, issue du mariage de Fatima sa fille avec Ali son gendre, considéré comme premier imam qualifié de Coran vivant et parlant (al-qu’ân an-nâtiq).

Le rôle d’Ali

Pour certains chiites, la légitimité de la succession d’Ali repose sur un testament oral (wasiyya) que les compagnons n’auraient pas reconnu comme une preuve.Les sunnites voyaient dans les paroles du Prophète concernant Ali l’éloge de son grand savoir et comme l’imam par excellence, uniquement dans le domaine religieux et non politique. Certains réformistes chiites, très minoritaires certes, pensent que leurs imams doivent être élus par les musulmans pour occuper la fonction politique et les diriger. En revanche, leur nom est déjà désigné de par leur statut théologique d’imam légitime et héritier de la prophétie dans sa dimension purement religieuse.Cet aspect n’est pas soumis à élection, comme la prophétie.

Le seul imam pour les chiites qui concentra ces deux fonctions était Ali – reconnu aussi par les sunnites comme quatrième calife.Pour le sunnisme, doctrine théologique majoritaire de l’islam, ni le statut de celui qui succède au Prophète ni la modalité de sa succession à la tête de la communauté (umma) n’ont été évoqués par les Textes de manière univoque et formelle : « Il n’y a aucun espoir de trouver un passage du Coran ni un enseignement du Prophète qui traiterait de cette question et dont l’authenticité serait indiscutable », écrit Al-Juwaynî (mort en 1085) dans son traité de théologie politique Al-Ghayâthî. Le statut de calife fut forgé par les primo-musulmans pour répondre uniquement à une nécessité historique afin de réunir une communauté spirituelle devenue une communauté politico-religieuse. Malgré ses insuffisances liées au contexte historique initial, la doctrine théologique sunnite reste théoriquement la plus « laïque », la plus rationnelle et la plus « démocratique ».

Or, à partir de la mort du quatrième calife, les souverains furent plutôt des rois, des princes. Le système califal est devenu paradoxalement dynastique, héréditaire et généralement despotique (omeyyade, abbasside, fatimide, Othman, etc.). Le principe de ach-chura comme délibération pour désigner le souverain selon la même doctrine sunnite n’a jamais été respecté, à quelques rares exceptions.Même l’élection des quatre premiers califes n’a pas été systématiquement démocratique et quand elle l’était, elle ne s’est effectuée qu’au sein d’un cercle restreint de disciples du Prophète à Médine et non de tous les musulmans d’Arabie de l’époque.Dans la théorie de la théologie politique classique sunnite, on parle d’un corps électoral constitué d’une sorte de Parlement de grands électeurs composé de savants et d’érudits, qui a le pouvoir de désigner et de destituer le souverain (ahl al-hall wa al-‘aqd). Mais tout cela est resté théorique, sans effet réel.

La réalité historique là aussi l’a emporté sur les doctrines théologiques. Les chiites non plus n’ont jamais été en conformité avec leur doctrine théologique. Du temps de leurs imams, ces derniers n’ont pu gouverner. Et quand les chiites ont gouverné, c’était en leur absence. Cependant, il n’est pas exclu théoriquement pour eux d’élire démocratiquement un chef temporel en attendant la venue – parousie – de celui qui est qualifié d’« imam du temps ». Ils durent inventer le concept de « tutelle du canoniste » (wilâyat al-faqîh), qu’ils appelèrent le « guide suprême » qui est au-dessus du chef temporel, élu démocratiquement, en attendant le retour de leur douzième imam, comme c’est le cas aujourd’hui en Iran. Il s’agit d’Imam Mahdi (né en 870).

Ce dernier serait entré en ce que les chiites appellent l’occultation mineure (al-ghaïba as-sughrâ) en tant qu’Imam communiquant en mode caché avec ses représentants jusqu’à l’année 941 où il serait passé à l’occultation majeure (al-ghaïba al-kubrâ) où toute relation avec lui est coupée. Actuellement, les chiites vivent majoritairement dans l’attente de l’arrivée et de la «manifestation » (dhuhûr) du Mahdi comme sauveur. À ce titre, les chiites paraissent plus messianiques que les sunnites qui parlent eux aussi d’une apparition d’un Mahdi et même d’un retour de Jésus, mais pas avec la même intensité ni avec le même dogmatisme ni l’attente de la délivrance.

Quelle place pour l’Islam dans la République ? pour les Nuls – ça fait débat – FIRST Édition – 2021 – Tareq Oubrou – P71 à 75

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